Apprendre à être pécheur

En vue des journées d’étude du 22 au 24 septembre 2017 au Bienenberg, sur le thème du péché, voici quelques pensées décalées et sérieuses…

 

 

La notion de « péché » n’a pas bonne presse. On lui préfère le pêcher, surtout à l’arrivée de l’été ! D’autres optent pour aller pêcher sur les bords d’une rivière, au « Paradis des pêcheurs » !

Il fut un temps où, dans les Églises, les chapelles et chez les chrétiens, on battait sa coulpe en répétant sans fin : « C’est ma faute, c’est ma très grande faute ». Lorsque l’on n’avait rien fait de mal, on se flagellait pour avoir pensé mal. Et lorsque l’on n’avait rien à se reprocher, on s’accusait de se prendre pour un juste. Et lorsqu’on n’avait pas même cela à se reprocher, on était quand même injuste, parce qu’il en est ainsi ! On comprend alors que l’on ait opté pour aller pêcher plutôt que de parler de péché.

Aujourd’hui, plus personne ne se reconnaît pécheur. Même lorsqu’il est évident aux yeux de tous que l’on a tort, on se débrouille pour [cocher la bonne case] :

  • mettre la faute sur les autres, que ce soit les ancêtres, les étrangers, la société…
  • se trouver des excuses liées aux circonstances, au manque de temps, au stress, aux humeurs provoquées par la météo
  • se reconnaître responsable mais pas coupable
  • changer de sujet
  • faire semblant de ne rien avoir entendu
  • et surtout, surtout, ne jamais demander pardon.

Finalement, qu’est-ce qui vaut mieux : un monde où il faut toujours se considérer coupable ou un monde où l’on ne se reconnaît jamais coupable ?

Dans la Bible, le péché est évoqué à l’aide d’une image : rater la cible ! Mais quelle est cette cible à viser ? Si l’on en croit l’homme de Nazareth, la cible prend les contours suivants : Aime Dieu de toute ta force, et ton prochain comme toi-même. Le péché, du coup, c’est de ne pas aimer Dieu et le prochain, sous la forme – en bref – de l’idolâtrie et de l’autonomie par rapport à Dieu, de la haine ou de l’indifférence envers autrui. On comprend alors l’ampleur du concept…

Le péché, c’est bien davantage que de respecter ou pas un code moral. Il s’agit de l’orientation de toute la vie, qui se traduit il est vrai par un caractère, des actes, des paroles, des pensées… Nous ratons si souvent la cible ! Il faut donc, comme le dit l’éthicien nord-américain Stanley Hauerwas, « apprendre à être pécheur », car cela ne nous est pas naturel.

Un des symptômes de la difficulté actuelle à accorder au péché sa juste place, c’est l’absence de confession de péché ou de prière de repentance dans la spiritualité des cultes des Églises évangéliques. Si l’on n’a jamais l’occasion, devant Dieu, de se reconnaître pécheur, ayant raté la cible, pourquoi demanderait-on pardon au conjoint, au collègue, à l’ami, au frère et à la sœur en Christ ?

Le titre d’un livre de Daniel Bourguet (la repentance, une bonne nouvelle) montre la voie : le paradis des pécheurs (!) est le lieu où de grandes réorientations sont possibles, où des relations renouvelées sont envisageables, où il fait bon s’exposer à la lumière du Soleil de Dieu pour que reculent les ténèbres du mal.

Journées d’étude au Bienenberg – 22-24 septembre 2017

« Que celui qui est sans péché – Entre minimisation et surenchère du péché »

Avec Madeleine Bähler, Janie Blough, Marie-Noëlle Yoder, Lukas Amstutz, Frédéric de Coninck, Hanspeter Jecker, Denis Kennel, Daniel Plessing, Andreas Rosenwink, Michel Sommer, Marcus Weiand.

Infos et inscriptions : http://fr.bienenberg.ch/sejours/journees-detude

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les relations entre musulmans et chrétiens

Le contexte actuel rend les relations entre musulmans et chrétiens tendues. Comment vivre ensemble de façon pacifiée en cherchant à allier vérité et amour? Evelyne Reisacher, professeure d’islamologie et de relations interculturelles à l’université de Fuller aux États-Unis (CA), donne ici quelques pistes réalistes pour les chrétiens:

Cette interview a été réalisée lors du passage d’Evelyne Reisacher en Suisse pour un cours dans le cadre du programme FBSE.

Les gars, les filles, la sexualité… et Dieu

« Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque) ». C’est le titre quelque peu ironique d’un livre de Thérèse Hargot, philosophe et sexologue intervenant en milieu scolaire. Elle s’interroge sur ce qui est advenu de la « libération sexuelle » des années 1960-1970, à partir de son écoute des jeunes d’aujourd’hui à qui elle donne la parole dans le livre.

Si les jeunes se sentent sexuellement libérés, ils sont en réalité prisonniers de nombreux diktats. Ils sont libres de consommer de la pornographie, mais menés par leurs pulsions, elles-mêmes titillées par l’hypersexualisation ambiante. Ils sont libres d’avoir des rapports sexuels dès l’adolescence, mais soumis à l’angoisse de la performance. Ils sont libres de choisir une orientation sexuelle, mais enfermés dans un destin sexuel figé. Ils sont libres de prendre la pilule ou de mettre un préservatif, mais à la merci de rapports sexuels vus comme un danger et un jeu de hasard. Ils sont libres puisque « consentants », sans s’apercevoir que connaissance de soi et maturité sont nécessaires pour dire authentiquement « je ». Ils sont libres de se mettre en couple, mais en font un refuge fusionnel des sentiments, peu propice à l’altérité.

Au Bienenberg les 12-13 novembre prochains, il sera question de sexualité, avec des jeunes de 14 à 16 ans de Suisse et de France, venus avec leurs groupes de catéchisme. Dans le contexte de la place prédominante de la sexualité dans la société, nous essaierons de la situer de la bonne manière, selon l’enseignement des Écritures, et dans le cadre du développement des jeunes.

Un temps entre filles et entre gars permettra de parler librement de soi et de l’autre sexe. Des ateliers traiteront de : Bible et sexualité (Michel Sommer) ; Relations sexuelles avant le mariage (Marie-Noëlle Yoder) ; Pornographie et masturbation (Fritz Goldschmidt) ; L’homosexualité (Fritz Goldschmidt) ; Pourquoi faut-il que ce soit un chrétien ou une chrétienne ? (Michel Sommer). Les jeunes pourront poser des questions sur tout ce qu’ils ont toujours voulu savoir sur la sexualité, sans oser le demander… (Marie-Noëlle Yoder)

Pour vivre ce thème devant Dieu et dans une saine atmosphère, des célébrations avec chants, prière et « mini-prédic » sont prévues, de même qu’un questionnaire permettant de réfléchir à soi et de prendre du recul. Nous donnerons la parole à des accompagnant(e)s des groupes lors d’une table ronde qui permettra d’entendre des histoires d’amour durables. Et le groupe de catéchisme de l’Église du Geisberg (France) prépare des jeux de coopération comme moyen de s’amuser ensemble, gars et filles, hommes et femmes, de manière saine et constructive !

Alors que la pression en matière de sexualité est grande sur les jeunes (chrétiens) issus des Églises, alors que le culte de la sexualité s’impose, parlons de sexualité, avec respect et poésie, en vérité et avec sensibilité, pour nous aider à mener des vies qui honorent Dieu et le prochain par notre corps et de tout notre être.

Infos pratiques

Week-end catéchisme – 12-13 novembre 2016

« Les gars, les filles, la sexualité… et Dieu »

Avec Fritz Goldschmidt, Marie-Noëlle Yoder, Michel Sommer

Inscriptions en groupe de catéchisme, avec un(e) accompagnant(e) pour 7 jeunes

Infos : michel.sommer@bienenberg.ch

Inscriptions : reception@bienenberg.ch

 

Pour aller plus loin…

Thérèse Hargot, Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque), Albin Michel, 2016, 220 pages

War Room

Le film chrétien évangélique américain est un genre bien particulier ! Après des succès tels que « Fireproof » et « Facing the Giants », Alex Kendricks – pasteur, acteur, producteur, directeur et scénariste (!) – a sorti un nouveau film : « War room » qui signifie littéralement « salle de guerre ». Après en avoir abondamment entendu parler par diverses personnes dont certaines ont même transformé l’aménagement de leur maison suite à ce film,  je me suis résolue à le regarder moi-même.

L’histoire parle de Tony et Elizabeth Jordan, deux personnes afro-américaines qui ont réussi dans la vie : ils ont une adorable fille, une belle maison, des métiers qu’ils aiment. Alors qu’ils ont « tout pour être heureux », ils peinent à communiquer et Tony s’éloigne progressivement en s’investissant toujours plus dans une relation extra-conjugale. Elizabeth est désespérée et ne sait plus que faire. Le couple n’arrive plus à dialoguer et Tony se mure dans le silence. Ils vont à l’Église, mais cela ne change pas grand-chose à leur vie, jusqu’au jour où Elizabeth rencontre Miss Clara. Cette femme âgée explique à Elizabeth qu’elle doit mener un combat dans la prière en lui montrant qu’elle a deux choix : se battre contre sa famille en faisant éclater une guerre dans son foyer ou se battre pour sa famille en menant son combat dans la prière et en demandant à Dieu d’intervenir. Miss Clara lui montre alors la pièce préférée de sa maison : son placard. Elle l’a vidé de toutes ses affaires et en a fait sa « salle de guerre ». Dans cette pièce elle écrit les prières qu’elle adresse à Dieu. Miss Clara lui explique que c’est là qu’elle se rend pour élaborer une stratégie de combat spirituel. Tout comme Miss Clara, Elizabeth commence à prier pour son mari, pour son couple, pour sa famille et son combat s’étale sur tous les murs du placard. Le temps passé dans la prière modifie profondément ses relations familiales. Dieu répond miraculeusement à plusieurs reprises. Alors que son mari était au restaurant dans une autre ville avec sa maîtresse et qu’ils allaient passer la nuit ensemble, il se retrouve pris de violentes crampes abdominales. Tony est amené à prendre de la distance avec sa maîtresse et se rapproche à nouveau de sa famille et de Dieu.

Les films ont un effet puissant sur nous : il y a les images, les émotions qui y sont véhiculées, et toutes les identifications qui se passent de manière conscientes et inconscientes ! Il est donc nécessaire de réfléchir aux idées proposées.

Quelle guerre faut-il mener ?

Le film commence par plusieurs scènes de guerre. En tant que chrétienne, cela ne me laisse pas indifférente. Quel est l’intérêt de mettre le spectateur dans un climat de guerre ? Le rapprochement entre ces images de destruction et la pratique du combat spirituel sont dangereuses et l’histoire de l’Église l’illustre tristement. Les mots ont des définitions glissantes et le début de ce film est bien regrettable.

Les questions soulevées par cette introduction sont importantes : Quelle guerre le chrétien doit-il mener ? Qui est l’ennemi ? Quels sont les moyens à employer ? Quelle est la stratégie ? Il est crucial que le chrétien trouve une réponse à l’image du « Prince de Paix », Jésus.

Quelle stratégie dans la prière ?

Après les scènes de guerre, la voix off, dont on comprend par après qu’il s’agit de la voix de Miss Clara, déclare : « Il faut toujours une stratégie pour mener une bataille. » J’aurais été curieuse d’interroger d’autres spectateurs pour leur demander quelle « stratégie » ils dégagent de ce film. Différentes voix se feraient sûrement entendre. Est-ce le fait de prier de manière autoritaire en élevant la voix ? D’écrire ses prières? Est-ce le fait de répéter des paroles jusqu’à ce que Dieu les exauce ? Lorsque j’ai parlé de ce film à une amie qui n’avait vu que la bande annonce, elle a simplement dit : « Ah tu parles du film où ils expliquent comment mettre la pression sur Dieu jusqu’à ce qu’il obéisse ! » Replaçons les choses. Comme le dit Miss Clara furtivement dans le film : « La faveur de Dieu ne peut pas être manipulée ». Dieu est Dieu et les humains ses créatures. Aucun homme ne peut mettre « la pression » sur Dieu. Par grâce, ils peuvent s’approcher de lui et lui adresser leurs prières. Par grâce, il les entend et leur répond d’une manière ou d’une autre. Que les prières soient des paroles prononcées à voix forte dans un placard ou murmurée dans le silence, elles sont adressées à celui qui peut tout et connaît tout, Dieu.

Heureusement, le film est plus subtil que cela. Quelques éléments de l’histoire m’ont semblé particulièrement utiles dans cette perspective du combat spirituel :

  1. Le mur du souvenir. Miss Clara a un mur du souvenir où elle note les prières exaucées. Elle dit qu’elle aime le contempler lorsqu’elle est découragée. Cela lui rappelle que Dieu est aux commandes de la situation présente, comme il l’a été par le passé. Cette invitation à «  se souvenir» de ce que Dieu a fait est présente tout au long de la Bible, c’est une invitation porteuse de vie !
  2. « Je ne suis pas juge ». L’interpellation de Miss Clara a changé le regard d’Elizabeth : « Est-ce que je peux te demander combien tu pries pour ton mari ?» A travers la prière, Elizabeth choisit d’inviter Dieu à prendre sa juste place dans sa vie et dans son couple, cela lui donne une nouvelle place face à son conjoint. Elle reconnaît alors qu’elle n’est pas juge de son mari et elle implore Dieu de lui donner de l’amour pour son conjoint. Dieu intervient en quelque sorte comme un médiateur et l’aide à désamorcer la haine qu’elle éprouve. Parce qu’elle n’est pas juge de son mari, elle peut prier pour lui, comme l’a fait Jésus sur la croix (Lc 23.24).
  3. Bénir ses ennemis et prier pour ceux qui persécutent (Mt 5.44, Lc 6.28, Rm 12.14). Non seulement Elizabeth n’est pas juge, mais l’Esprit de Dieu lui apprend à souhaiter du bien à son mari. Bénir ses ennemis est une manière de choisir de nommer celui qui est à l’origine du mal : non pas l’époux ou la personne en face de soi, mais Satan.
  4. Obéir à ce que Dieu demande peu importe le coût. Elizabeth n’est pas seulement dans la demande. Elle est aussi prête à faire ce qui est juste et encourage son mari à faire de même. En faisant cela, ils affirment leur confiance en un Dieu qui les dépasse et qui sait ce qui est bon pour chacun d’eux et pour leur couple. A la fin du film, Dieu est devenu à la fois leur Sauveur et leur Seigneur.

Le combat spirituel n’est pas une manière de « faire plier Dieu », ni une guerre à mener contre le Diable puisque Jésus l’a déjà vaincu sur la croix. Le combat spirituel est celui de pouvoir dénoncer le mal pour ce qu’il est tout en restant fermement attaché aux enseignements de Jésus. Cela se traduit de manière toute concrète par les actes posés et les paroles prononcées en relation avec les autres. Le temps passé dans la prière permet ce recentrage essentiel à la vie de disciple et c’est précisément ce qu’a découvert Elizabeth dans son placard. Dieu ne répondra pas toujours immédiatement et les situations difficiles ne se résoudront probablement pas en 1h30 comme dans ce film, mais Dieu est présent par son Esprit pour continuer à indiquer le chemin à ceux qui le cherchent et qui placent leur confiance en lui.

« N’y a-t-il plus de baume en Galaad ? N’y a-t-il plus de médecin ? » (Jr 8.22)

6a0128766b08a8970c0154343a2e4a970cCe cri du cœur du prophète Jérémie – face à la crise de la déportation vécue par son peuple – m’interpelle aujourd’hui… Galaad était une région du pays d’Israël, située au nord-est du Jourdain, connue pour ses aromates avec lesquels on faisait des baumes qui servaient à la guérison. En appeler au baume et aux médecins de Galaad, concrètement, c’est poser la question s’il reste quelque part, dans ce pays, dans ce monde, quelque chose ou quelqu’un qui pourra apporter au moins une certaine guérison et donc aussi soulager la souffrance.

Cette question, si l’on pense – entre autres – à la fameuse « crise des migrants », ne se pose-t-elle pas aussi à nous, qui nous disons chrétiens ? Nous qui savons en particulier que la guérison dont le monde a besoin n’est pas que physique, mais aussi spirituelle, ne nous est-il pas donné, demandé, d’apporter un peu de « baume » dans notre monde déchiré par la souffrance ?

Mais comment ? Sans prétention à l’exhaustivité, je partage plusieurs éléments de réponse possibles.

  • Être présent, d’abord. Ne pas fuir, ne pas nous réfugier dans notre petit monde paisible et tranquille où nous nous sentons plus ou moins en sécurité, en attendant d’ « aller au ciel » ! Nous vivons dans un monde qui souffre et c’est notre devoir d’y être présents.
  • C’est cette présence qui nous permettra de témoigner au monde de notre amour pour lui. Par des gestes concrets, qui ne doivent pas forcément être grandioses, mais simplement sincères. Il s’agit de faire pour celui qui souffre ce que nous pouvons faire pour lui, ce qui est dans nos capacités. Ne méprisons pas les petits gestes, ne pensons pas que « ça n’en vaut pas la peine ». Ne nous laissons pas gagner par ce sentiment que nous éprouvons parfois que le geste, la parole de solidarité, sont inutiles et dérisoires : pour celui ou celle qui les reçoit, ils ne le sont jamais. Parfois, nous ne pourrons rien faire d’autre que prier… Soyons alors de ceux qui persévèrent dans ce domaine, sans nous laisser arrêter même si nos prières nous semblent petites, dérisoires.
  • Je crois encore que nous devons veiller à ne pas nous laisser entraîner par les discours faciles, stigmatisant, les amalgames que pratiquent certains médias et politiques, qui visent davantage à nous faire avoir peur de ceux que nous sommes appelés à aider et peut-être à accueillir. C’est aussi cela, être du « baume de Galaad » : faire l’effort de discerner les choses le plus justement possible, malgré leur complexité (qui est réelle), et ne pas nous faire les porteurs de discours ou de pensées qui nous éloignent (et éloignent d’autres) de la pratique du bien.
  • Devrions-nous nous préparer à participer, à aider à l’accueil de ces « migrants » ou réfugiés ? J’ai été interpelé récemment lors d’une réunion par une prière qui allait dans ce sens. Je me dis qu’il y a peut-être au moins une préparation mentale à faire. Certains sondages montrent que ce qui nous empêche le plus d’accueillir, dans nos pays, c’est la crainte que cela pourrait entraîner une baisse de notre niveau de vie… Si nous n’avons jamais réfléchi à ces questions, si nous ne nous sommes jamais demandé si nous pourrions peut-être vivre toujours relativement bien avec (un peu) moins, il est fort probable que si nous sommes un jour sollicités, nous ne bougerons pas. Nous ne pourrons pas tout faire, c’est vrai, mais ferons-nous ce que nous pouvons faire, même s’il doit nous en coûter ? C’est peut-être aujourd’hui le moment de réfléchir sérieusement au rapport que nous entretenons avec nos biens…
  • Je pense enfin que nous sommes appelés à être ce « baume de Galaad » par notre annonce de l’Évangile, qui est la solution au problème spirituel de ce monde. Nous croyons en un Christ qui a vaincu les forces du mal et de la souffrance, un Christ qui peut guérir, un Christ qui peut restaurer les vies brisées. Est-ce que ce n’est pas là tout particulièrement notre rôle, comme chrétiens, d’annoncer ce Christ ? Et si c’était, comme le suggèrent quelques voix, une « chance » que Dieu amène jusque dans nos pays des hommes et des femmes qui n’auraient peut-être jamais eu dans leur pays l’occasion d’entendre parler de Christ ? Des hommes et des femmes souvent brisés, qui ont besoin de guérison et de restauration, physique, mais aussi et surtout spirituelle ? C’est là que nous chrétiens pouvons tout particulièrement être de ce « baume de Galaad ». Autrement dit, il y a peut-être des enjeux bien plus vastes que ceux que nous imaginons à cette « crise des migrants », des enjeux qui se situent au-delà de ce que nous voyons avec nos yeux. Ce ne serait pas la première fois, en tous cas, que Dieu utilise une tragédie de ce monde pour « bousculer » son peuple quelque peu endormi… Le corps du Christ que nous formons saura-t-il se montrer à la hauteur de sa tâche ? Nous ne pouvons que l’espérer, par la grâce de Dieu, tout en réfléchissant à la manière dont nous pouvons au mieux nous y préparer.

Notre monde ne va pas très bien, c’est un fait… Puissions-nous ne pas nous habituer, ne devenir ni indifférents ni défaitistes, mais être de celles et ceux qui pourront – par leurs actes et leurs paroles – lui apporter au nom du Christ un peu de ce « baume de Galaad » dont il a tant besoin !

Oui aux réfugiés chrétiens, non aux musulmans?

TURKEY-Syria-conflict-militaryDevant l’afflux de réfugiés de Syrie, d’Irak ou d’ailleurs, l’idée suivante fait son chemin : oui à l’accueil de réfugiés chrétiens, non à l’accueil de réfugiés musulmans. La Slovaquie a officiellement pris position en ce sens. Des maires de France et des politiciens suisses également. Ils évoquent les arguments suivants : les chrétiens sont plus menacés que d’autres au Moyen-Orient ; ils s’intègrent plus facilement chez nous ; c’est une manière d’être sûr qu’il ne s’agit pas de « terroristes déguisés » ; il faut limiter le nombre et l’influence des musulmans pour que nos pays restent chrétiens ou de tradition judéo-chrétienne.

Si l’on réfléchit en tant que chrétien, il me semble que ce discours se trompe profondément. Pour les raisons suivantes.

Raisons christologiques et éthiques

Celui que les chrétiens confessent comme Seigneur a été lui-même, avec ses parents, exilé loin de son pays de naissance et accueilli comme réfugié en Égypte. Il pose la compassion (Mt 5.7) comme un des fondements de son royaume. La parabole du Bon Samaritain fait d’un étranger, d’un hérétique, d’un homme méprisé, le modèle de cette compassion envers un blessé juif, alors même que les juifs passant par là n’étaient pas intervenus. Un peu comme si aujourd’hui Jésus disait aux chrétiens qu’ils n’ont pas secouru les chrétiens, mais que des musulmans le font. Du coup, comment peut-on refuser de secourir les musulmans aujourd’hui ?

De manière générale, si nous percevons les réfugiés musulmans comme des ennemis, l’enseignement de notre Maître devrait nous inciter à les aimer, à prier pour eux, à dépasser l’amour de réciprocité entre chrétiens pour l’étendre à un amour complet envers tous (Mt 5.43-48).

Une parole de l’apôtre Paul permet de résumer la position de l’Église primitive : « Pendant que nous en avons l’occasion, œuvrons pour le bien de tous, en particulier pour la maison de la foi. » (Ga 6.10). Agir pour le bien commence certes par les chrétiens (afin que ce qu’ils disent se vérifient entre eux d’abord et pour montrer la voie à suivre), mais sans exclusive : « pour le bien de tous ». Tous.

La doctrine de la création, qui fait de chaque être humain en vie un être en image de Dieu, sans distinction aucune (le récit décrit l’origine, avant l’existence d’une différence entre juifs et païens), exige de sauver et de traiter toute vie humaine de manière égale.

Raisons historiques et ecclésiologiques

Les protestants ont connu la persécution, la fuite, l’exil et le refuge dans divers lieux. Les anabaptistes et les mennonites devraient avoir cette réalité chevillée à leur ADN. Ils ont très souvent été accueillis comme réfugiés. Comment voudrions-nous être traités si nous devions fuir aujourd’hui ?

Refuser d’accueillir des réfugiés musulmans en invoquant l’argument de nos pays chrétiens, c’est lire la Bible comme si Jésus n’était pas venu : les chrétiens n’ont pas de territoire à garder, ils sont étrangers partout – ou n’importe où chez eux. L’Église internationale est leur « maison de foi » – pas un territoire. C’est l’erreur du constantinisme (fusion de l’Église et de l’État) dont on constate les restes ou les résurgences.

Ici et là-bas

On ne peut donc légitimer au nom de la foi chrétienne de refuser l’accueil de réfugiés musulmans. Leur présence peut être une difficulté ou une chance pour nos pays. Leur intégration est à travailler, par eux, par nous, par les autorités. Nos manières de les voir jouent sur nos manières d’être en relation et sur leur intégration. Chrétiens, notre accueil témoignera davantage du Christ que notre rejet.

Et il faut prendre en compte les causes et le contexte de cette crise de réfugiés irakiens et syriens. Le contexte : le régime syrien actuel provoque beaucoup plus de victimes que Daech (80 % par le régime syrien sur un an) ; les pays voisins accueillent beaucoup plus de réfugiés que nos pays (1 habitant sur 4 au Liban est un réfugié). Les causes : certains gouvernements musulmans du Moyen-Orient, de qui les gouvernements occidentaux s’entichent, sont les champions de la déstabilisation de la région, pour renforcer leurs intérêts propres ; l’invasion de l’Irak (basée sur un mensonge) en 2003 et sa gestion ont concouru au renforcement de l’islamisme radical.

Nos pays ont une responsabilité par rapport à la situation au Moyen-Orient. Ils devraient faire pression sur leurs riches alliés musulmans pour également accueillir des réfugiés. Chrétiens, même si protestants ou évangéliques, l’appel du pape François, adressé à chaque paroisse, d’accueillir des réfugiés (sans distinction) devrait résonner dans nos cœurs et dans nos Églises… Quitte à devoir partager nos richesses et réduire notre train de vie.