A propos Denis Kennel

Diplôme d'Etat de masseur-kinésithérapeute (physiothérapeute), Diplôme de l'Ecole Biblique Mennonite Européenne du Bienenberg, Maîtrise en théologie de la Faculté Libre de Théologie Evangélique (FLTE) de Vaux-sur-Seine, Master de recherche en théologie anabaptiste validé dans le cadre du programme d’Etudes Francophones de Théologie Anabaptiste (EFraTA) du CeFoR Bienenberg, Doctorat en théologie. Actuellement enseignant et directeur des études du département francophone du CeFoR Bienenberg. Domaines de compétence : Histoire et théologie anabaptistes, Théologie systématique et biblique, Exégèse Marié, père de 3 jeunes enfants

Quand les seniors occupent le Bienenberg…

Cherchez le diamant!

Cherchez le diamant!

Chaque année à plus ou moins la même époque, « ils » reviennent… « Ils », ce sont les seniors francophones qui investissent le Bienenberg pour « leur » séjour. Beaucoup sont des habitués, mais il y a aussi toujours, et heureusement, quelques nouvelles têtes.

Lorsque j’ai repris la direction de ce séjour, en 2012, j’avoue que je me demandais quand même un peu comment « la sauce allait prendre ». Il faut dire que je me retrouvais dans ce séjour avec mes propres parents – ce qui, il faut bien le reconnaître, n’est pas si courant ! Je n’ai pas été déçu… J’ai découvert un groupe vivant, heureux de se (re)trouver, et dont la joie de vivre s’est avérée contagieuse. Car en dépit des marques et limites inhérentes à la vieillesse, en dépit des épreuves de la vie et des passés pas toujours simples, en dépit de la solitude pour plusieurs, c’est toujours – sans négation du reste – l’affirmation de la foi et de la confiance en Dieu qui est ressortie des échanges et des témoignages. Et je dois bien le dire, j’ai plusieurs fois été moi-même interpellé, renouvelé, encouragé, quant à ma propre vie.

Je reste impressionné par la joie de vivre qui s’exprime dans ce groupe, alors qu’on est au crépuscule de sa vie. Impressionné encore par la qualité de relation, par l’attention des uns pour les autres, par l’esprit de service, qui toujours à nouveau se manifestent. Impressionné par les chants – des Ailes de la Foi, chantés à plusieurs voix, comme on ne les entend plus guère dans nos Églises – et le désir de louer le Seigneur chaque matin. Impressionné par le niveau de connaissances bibliques, témoignage de vies qui ont baigné dans les Écritures. Plusieurs fois je me suis dit que les plus jeunes, moi compris, en auraient bien de la graine à prendre…

Chaque année, je finis ce séjour fatigué, mais heureux. Et je m’attends à ce qu’il en soit de même pour la prochaine édition.

En 2017, nous parlerons et méditerons sur le thème du trésor…

… le Royaume comme une perle de grand prix (Mt 13.44-46 et par.), quelle priorité en faisons-nous ?

… le vrai trésor (Mt 6.19-21 et par.), est-ce celui que nous amassons ?

… le trésor épuré, diamant plus dur que le roc (Ml 3.1-4 ; Ez 3.9), ou comment Dieu nous forme à son service, à tous les âges de la vie,

… ce trésor enfin que nous portons dans des vases de terre (2 Co 4.6-10), c’est-à-dire avec notre faiblesse ou vieillesse qui ne nous empêche pas d’être porteur du vrai trésor…

Je me réjouis de vivre une nouvelle fois ce temps avec mes frères et sœurs, que je peux aussi appeler « amis »… Alors, s’il vous en dit, venez nous rejoindre !

Séjour seniors au Bienenberg, du 14 au 19 mai 2017 (arrivée le dimanche en fin d’après-midi, départ le vendredi vers 15 heures).

De l’esprit au salut

Ayant eu l’honneur de soutenir ma thèse de doctorat en novembre dernier à la Faculté Libre de Théologie Evangélique (FLTE) de Vaux-sur-Seine, je profite de cette occasion pour en livrer la teneur, en résumé.

Depuis le XVIe siècle, les anabaptistes sont en général connus pour leur critique du baptême des nourrissons, leur insistance sur la vie de disciple et leur compréhension d’une Église émancipée de la tutelle des pouvoirs civils et politiques. Les motifs anthropologiques et sotériologiques de leurs positions, par contre, ont été moins étudiés – du moins dans l’espace linguistique francophone. Ces derniers ne manquent pourtant pas d’intérêt. En effet, ceux que l’on appelle aujourd’hui les « radicaux », en adhérant d’une part aux grandes affirmations de Luther quant à la grâce et au salut – le sola gratia, le sola fide –, en maintenant de l’autre la défense d’un certain libre arbitre de l’homme, ont occupé une place singulière dans l’éventail des réformes du XVIe siècle.

L’objet de mon étude a porté sur l’articulation théologique qui leur a permis de maintenir ensemble ces deux vues, souvent jugées – jusqu’à aujourd’hui – contradictoires. Pour cela, je me suis penché sur les écrits des deux penseurs anabaptistes à qui l’on doit les élaborations les plus abouties sur le sujet, à savoir Balthasar Hubmaier (1480/85-1528) et Pilgram Marpeck (1495?-1556).

La thèse centrale de leur raisonnement est la pensée selon laquelle Dieu, pour sauver l’homme, utilise ce qu’il a lui-même insufflé de lui dans la nature humaine, lors de la création, et qui est devenu part de cette nature : à savoir l’esprit, comme souffle divin – un thème décliné, pour Hubmaier, à partir de la notion de l’image de Dieu ou Feuerlein (« petit feu »), et pour Marpeck, à partir de l’idée de la lumière ou grâce naturelle / originelle (Erbgnade). Cet esprit, en tant qu’étincelle divine en l’homme, détermine ses potentialités dans chacune des trois grandes périodes de l’histoire : avant la chute, après la chute et après le relèvement de la chute par Jésus-Christ.

L’analyse montre que ni Hubmaier ni Marpeck ne promeuvent une position selon laquelle l’homme pourrait, par une capacité naturelle qui viendrait de lui, esquisser le premier pas vers son salut. Cette capacité ou grâce naturelle existe, certes, et est part de la nature humaine, mais elle vient à la base de Dieu – puisqu’il s’agit en fait de l’esprit divin insufflé à l’homme lors de la création. La grâce dans cette optique n’est pas seulement une réalité extérieure à l’homme, mais une réalité aussi présente dans sa nature même, depuis la création. Elle détermine les possibilités humaines selon la phase de l’histoire dans laquelle on se trouve, des possibilités réelles et honorées par Dieu, même si elles demeurent limitées jusqu’au relèvement de la chute. Hubmaier et Marpeck souscrivent donc tous deux à une certaine forme de doctrine de la grâce commune, pour le premier par le biais de l’image de Dieu, pour le second par le biais de la lumière naturelle.

La nécessité d’une grâce spéciale demeure, comme en témoigne leur affirmation commune de la centralité de l’œuvre de Jésus-Christ. En Christ, ont été effacées les conséquences du péché originel qui empêchaient jusque-là l’homme d’accéder au salut. La venue sur terre de Jésus, sa mort, sa résurrection, son ascension, qu’a suivi l’envoi du Saint-Esprit, ont placé l’homme dans une situation nouvelle, caractérisée par la libération de ses capacités jusque-là emprisonnées. Sur cette base, une réponse devient possible, y compris pour le salut. L’homme qui le veut peut désormais répondre favorablement. Lorsqu’il le fait, il expérimente la nouvelle naissance, comprise comme transformation véritable de sa nature. Rendu capable de dominer sa chair par son esprit, il peut désormais garder les commandements divins et entrer dans une vie de disciple à la suite de Jésus-Christ. Il n’est toutefois pas question, ni pour Hubmaier ni pour Marpeck, de défendre l’idée d’un quelconque état de perfection qui serait atteignable déjà ici-bas. Diverses allusions dans les écrits des deux auteurs attestent qu’ils restent l’un et l’autre conscients de la tension qui subsiste dans ce domaine, une tension qui ne se résoudra que dans l’eschaton.

Ce qui compte, en résumé, dans leur perspective, c’est la double affirmation

– (i) d’une part, que tout est grâce, parce que tout vient Dieu : à la fois l’esprit insufflé à la création, et la grâce spéciale en Jésus-Christ (la Parole faite chair et son Esprit) ;

– (ii) et d’autre part, que l’homme reste responsable, car la grâce divine consiste finalement à renouveler en lui ses moyens ou sa capacité de répondre : après la chute, déjà, selon ce qu’il pouvait alors atteindre ; depuis le relèvement de la chute, surtout, par la libération des facultés présentes en lui depuis la création (qui étaient déjà grâce).

La grâce de Dieu, ainsi, précède et accompagne tout le processus du salut. Particulièrement, à chaque étape, elle rend possible et sollicite la réponse de l’homme.

Balthasar Hubmaier et Pilgram Marpeck n’ont évidemment pas élaboré leurs pensées respectives dans le vide. Celles-ci se sont inscrites dans les contextes qui furent les leurs, avec des arrière-plans, des polémiques et des débats différents. L’un et l’autre ont effectué un travail intellectuel propre, puisant à diverses sources sans cependant reprendre ces dernières de manière aveugle. Ils se rejoignent au final dans la défense de convictions fondamentales à leurs yeux pour soutenir l’essentiel : la constitution d’une Eglise visible, composée de croyants librement engagés, de manière responsable, dans une vie d’obéissance à Jésus-Christ.

Car parmi les raisons qui ont poussé nos deux auteurs à soutenir leurs positions, le souci a prédominé de pouvoir fonder, d’une part, une théologie baptismale volontariste et son corollaire d’une ecclésiologie de type confessant, et d’autre part, une éthique de la responsabilité humaine en vue d’une vie de disciple conséquente. Pour Hubmaier, il s’agissait en premier lieu de contrer une anthropologie et une sotériologie luthériennes qui, en insistant trop sur la dépravation humaine, en attribuant le tout à Dieu et rien à l’homme, n’était à ses yeux guère en mesure de fournir les bases théologiques nécessaires pour soutenir une véritable réforme de l’Eglise ; pour Marpeck, il s’agissait plutôt de rappeler le lien indéfectible entre les dimensions intérieure et extérieure de la nature humaine et du salut, la dimension extérieure (le « faire ») s’avérant évidemment essentielle pour promouvoir une éthique autant qu’une ecclésiologie.

Un des apports majeurs des deux anabaptistes est la mise en évidence de l’existence, dans l’éventail des réformes du XVIe siècle, d’une perspective entretenant un regard que je me suis permis de qualifier de plus « optimiste » sur la nature humaine… Une proposition qui doit bien entendu être précisée. En effet, s’agissant de la relativisation des effets du péché originel, de l’affirmation de la grâce comme part aussi de la nature humaine, de l’affirmation encore de la nouvelle naissance comme transformation réelle de cette nature, la raison de l’optimisme repose, pour Hubmaier et pour Marpeck, non sur de soi-disant qualités de la nature humaine mais sur ce que Dieu a donné et mis en l’homme : l’esprit, comme « premier morceau de grâce » en vue du salut. La venue de Christ, ensuite, inaugurant une nouvelle effusion du Saint-Esprit, est l’événement qui a permis la restauration des capacités humaines abimées, enténébrées, ouvrant ainsi la voie à une réponse possible de la part de l’homme, en vue de son salut. L’homme, ainsi, a été rendu capable de répondre, à nouveau, à l’offre du salut…

Denis Kennel, De l’esprit au salut. Une étude des concepts de l’image de Dieu et de la lumière naturelle chez Balthasar Hubmaier et Pilgram Marpeck, thèse de doctorat soutenue à la FLTE le 18 novembre 2015, en projet de publication.

« N’y a-t-il plus de baume en Galaad ? N’y a-t-il plus de médecin ? » (Jr 8.22)

6a0128766b08a8970c0154343a2e4a970cCe cri du cœur du prophète Jérémie – face à la crise de la déportation vécue par son peuple – m’interpelle aujourd’hui… Galaad était une région du pays d’Israël, située au nord-est du Jourdain, connue pour ses aromates avec lesquels on faisait des baumes qui servaient à la guérison. En appeler au baume et aux médecins de Galaad, concrètement, c’est poser la question s’il reste quelque part, dans ce pays, dans ce monde, quelque chose ou quelqu’un qui pourra apporter au moins une certaine guérison et donc aussi soulager la souffrance.

Cette question, si l’on pense – entre autres – à la fameuse « crise des migrants », ne se pose-t-elle pas aussi à nous, qui nous disons chrétiens ? Nous qui savons en particulier que la guérison dont le monde a besoin n’est pas que physique, mais aussi spirituelle, ne nous est-il pas donné, demandé, d’apporter un peu de « baume » dans notre monde déchiré par la souffrance ?

Mais comment ? Sans prétention à l’exhaustivité, je partage plusieurs éléments de réponse possibles.

  • Être présent, d’abord. Ne pas fuir, ne pas nous réfugier dans notre petit monde paisible et tranquille où nous nous sentons plus ou moins en sécurité, en attendant d’ « aller au ciel » ! Nous vivons dans un monde qui souffre et c’est notre devoir d’y être présents.
  • C’est cette présence qui nous permettra de témoigner au monde de notre amour pour lui. Par des gestes concrets, qui ne doivent pas forcément être grandioses, mais simplement sincères. Il s’agit de faire pour celui qui souffre ce que nous pouvons faire pour lui, ce qui est dans nos capacités. Ne méprisons pas les petits gestes, ne pensons pas que « ça n’en vaut pas la peine ». Ne nous laissons pas gagner par ce sentiment que nous éprouvons parfois que le geste, la parole de solidarité, sont inutiles et dérisoires : pour celui ou celle qui les reçoit, ils ne le sont jamais. Parfois, nous ne pourrons rien faire d’autre que prier… Soyons alors de ceux qui persévèrent dans ce domaine, sans nous laisser arrêter même si nos prières nous semblent petites, dérisoires.
  • Je crois encore que nous devons veiller à ne pas nous laisser entraîner par les discours faciles, stigmatisant, les amalgames que pratiquent certains médias et politiques, qui visent davantage à nous faire avoir peur de ceux que nous sommes appelés à aider et peut-être à accueillir. C’est aussi cela, être du « baume de Galaad » : faire l’effort de discerner les choses le plus justement possible, malgré leur complexité (qui est réelle), et ne pas nous faire les porteurs de discours ou de pensées qui nous éloignent (et éloignent d’autres) de la pratique du bien.
  • Devrions-nous nous préparer à participer, à aider à l’accueil de ces « migrants » ou réfugiés ? J’ai été interpelé récemment lors d’une réunion par une prière qui allait dans ce sens. Je me dis qu’il y a peut-être au moins une préparation mentale à faire. Certains sondages montrent que ce qui nous empêche le plus d’accueillir, dans nos pays, c’est la crainte que cela pourrait entraîner une baisse de notre niveau de vie… Si nous n’avons jamais réfléchi à ces questions, si nous ne nous sommes jamais demandé si nous pourrions peut-être vivre toujours relativement bien avec (un peu) moins, il est fort probable que si nous sommes un jour sollicités, nous ne bougerons pas. Nous ne pourrons pas tout faire, c’est vrai, mais ferons-nous ce que nous pouvons faire, même s’il doit nous en coûter ? C’est peut-être aujourd’hui le moment de réfléchir sérieusement au rapport que nous entretenons avec nos biens…
  • Je pense enfin que nous sommes appelés à être ce « baume de Galaad » par notre annonce de l’Évangile, qui est la solution au problème spirituel de ce monde. Nous croyons en un Christ qui a vaincu les forces du mal et de la souffrance, un Christ qui peut guérir, un Christ qui peut restaurer les vies brisées. Est-ce que ce n’est pas là tout particulièrement notre rôle, comme chrétiens, d’annoncer ce Christ ? Et si c’était, comme le suggèrent quelques voix, une « chance » que Dieu amène jusque dans nos pays des hommes et des femmes qui n’auraient peut-être jamais eu dans leur pays l’occasion d’entendre parler de Christ ? Des hommes et des femmes souvent brisés, qui ont besoin de guérison et de restauration, physique, mais aussi et surtout spirituelle ? C’est là que nous chrétiens pouvons tout particulièrement être de ce « baume de Galaad ». Autrement dit, il y a peut-être des enjeux bien plus vastes que ceux que nous imaginons à cette « crise des migrants », des enjeux qui se situent au-delà de ce que nous voyons avec nos yeux. Ce ne serait pas la première fois, en tous cas, que Dieu utilise une tragédie de ce monde pour « bousculer » son peuple quelque peu endormi… Le corps du Christ que nous formons saura-t-il se montrer à la hauteur de sa tâche ? Nous ne pouvons que l’espérer, par la grâce de Dieu, tout en réfléchissant à la manière dont nous pouvons au mieux nous y préparer.

Notre monde ne va pas très bien, c’est un fait… Puissions-nous ne pas nous habituer, ne devenir ni indifférents ni défaitistes, mais être de celles et ceux qui pourront – par leurs actes et leurs paroles – lui apporter au nom du Christ un peu de ce « baume de Galaad » dont il a tant besoin !

De la grâce à la paix…

De la grâce à la paix…

« Grâce et paix à vous de la part de Dieu, notre Père, et du Seigneur Jésus-Christ ! »… Je me suis souvent demandé, en lisant ces lettres, pourquoi Paul insistait tant sur ces 2 éléments : la grâce, et la paix. Il y aurait tant d’autres vœux qu’on pourrait formuler ! Mais voilà, pour Paul, ce qui importe en 1er lieu, ce qu’il veut pour les destinataires de ses lettres, c’est avant tout la grâce et la paix. Pourquoi ? Pourquoi la grâce et la paix ? Et pourquoi la grâce et la paix ensemble ?

La paix

La paix, shalom en hébreu, désigne bien plus que l’absence de conflit… Le concept désigne le bien-être humain dans toutes ses dimensions, personnel et social, physique et spirituel, intérieur et extérieur, etc. Plénitude, santé, bien-être, prospérité, sécurité, relation juste entre les personnes et Dieu, des personnes entre elles, des personnes vis-à-vis de la création, etc. Tout cela fait partie du shalom et le définit. C’est quand, pour reprendre l’expression de Bernhard Ott dans son petit livre Shalom. Le projet de Dieu (Dossier de Christ Seul 1-2/2003, Editions mennonites, p. 15), à la question : « Est-ce que tu te réjouis de me voir ou est-ce qu’il y a encore quelque chose entre nous ? », nous pouvons nous regarder droit dans les yeux en répondant joyeusement : « Tout est en ordre ! ».

Le shalom, ainsi, va bien plus loin que la paix qu’il nous arrive parfois, selon l’expression consacrée, de nous « ficher » les uns aux autres… La raison pour laquelle Paul insiste tant dessus, me semble-t-il, c’est qu’il est au cœur du projet de Dieu : ce que Dieu a eu en vue, dès la création, pour l’humanité et l’univers. Et depuis l’irruption du péché, il est ce que Christ notre paix est venu restaurer, apporter et rendre possible.

La difficulté, cependant, est qu’il n’est pas si simple d’y rester, dans cette paix… Les occasions d’en sortir sont nombreuses, au gré des différences, des difficultés à se comprendre, à travailler ensemble, des irritations, des énervements, etc. Et c’est justement pour cela que la grâce – le 2ème mot-clé de Paul – est nécessaire.

La grâce

La grâce, à la base, n’est rien d’autre qu’un cadeau. Un cadeau qui a cela de particulier qu’il est fondamentalement immérité. La plus belle image pour dire la grâce, pour moi, est celle du fils indigne accueilli par son père, tel que le raconte Jésus dans la parabole dite « du fils prodigue » (Lc 15.11-32).

Ce qui m’interpelle le plus dans cette parabole, je crois, c’est de voir à quel point le père, pour faire grâce à son fils, a dû renoncer à lui-même. Il a renoncé à son honneur, lorsqu’il s’est abaissé jusqu’à courir vers ce fils qui revenait, ou encore lorsqu’il a refusé que ce fils qui l’avait pourtant bafoué revienne comme un serviteur ; non seulement il l’a accueilli comme un fils, mais en plus il n’a pas exigé de sa part réparation. Par rapport aux us et coutumes de l’époque, ce père s’est abaissé, il n’a pas tenu compte de son honneur, que sa réputation soit préservée. La grâce est un don gratuit pour qui la reçoit, elle est un don qui coûte pour qui la donne. Car pour faire grâce, il faut renoncer à soi.

Mais sans cette grâce, offerte, reçue, il n’y a pas de shalom possible. On comprend mieux dès lors la double salutation de Paul, Grâce et paix…

Grâce et paix

La grâce que l’on offre aux autres – et que l’on reçoit – est un élément-clé pour vivre le shalom.

– Faire grâce à mon frère ou à ma sœur lorsqu’il ou elle m’a dérangé, heurté, blessé…

– Lui faire grâce en ne lui prêtant pas systématiquement de mauvaises intentions lorsque ses perspectives ne rejoignent pas les miennes…

– Lui faire grâce quand sa manière d’être et de vivre a tendance à m’énerver, ou lorsque je ne la comprends pas…

Pour entrer et vivre dans le shalom divin, il y a besoin de grâce… Besoin de se faire grâce les uns aux autres, comme des cadeaux immérités que l’on s’offre – en se rappelant bien sûr que nous avons nous-mêmes, en Jésus-Christ, reçu le cadeau le plus immérité qui soit.

Il peut certes en coûter… Un certain renoncement à ce qui nous est cher, voire même peut-être, qui sait, devoir renoncer à certains aspects de ce que nous considérons être notre « honneur » (les images que nous pouvons avoir de nous-mêmes et qui font que nous avons parfois du mal à lâcher prise parce que « Qu’est-ce que les autres vont penser de moi ? »). Mais le shalom est à ce prix, sous peine de devenir un « shalom chahuté »…

Alors, que le Seigneur nous aide à être, là où il nous a placés, des transmetteurs de grâce, des hommes et des femmes qui savent faire grâce aux autres, à leurs prochains, leurs collaborateurs, etc., pour que se réalise de manière toujours plus belle ce formidable projet qu’est le shalom de Dieu.

La salle d’attente de Dieu

Pictogramme-Salle-d-Attente_largeDans cette période de l’Avent, nous nous préparons à fêter l’arrivée du Dieu venu nous rejoindre dans notre humanité. L’attente est pour nous, aujourd’hui, facile ; car nous attendons un événement dont nous savons qu’il est déjà arrivé. Mais qu’en est-il de nos autres attentes ? Dimanche dernier, avant la prédication que je devais tenir, je me suis permis de laisser attendre mes frères et sœurs – sans les avoir prévenu à l’avance, évidemment. Silence. Surprise. Rires. Embarras. Dénonciation (« C’est Denis K. qui est de message ! »). Il m’a semblé sentir un certain soulagement dans la salle quand je me suis levé…

La petite expérience avait pour but de mettre en évidence la diversité de nos réactions face aux attentes imprévues. Une diversité me semble-t-il que nous n’arrivons pas toujours à accueillir suffisamment, et à laquelle nous avons parfois tendance à répondre – pour nous-mêmes et pour les autres – de manière stéréotypée, sans tenir compte de la variété des sentiments et émotions que nos attentes déclenchent en nous. Car s’il existe des attentes heureuses qui nous remplissent de joie et d’excitation, il en existe aussi des difficiles, voire des douloureuses : quand on est malade et qu’on attend la guérison, quand on souffre et qu’on attend la délivrance, quand on ne voit pas le bout du tunnel, etc.

La Bible, elle, nous dépeint un Dieu accueillant toutes sortes d’attentes, avec tout leur cortège de réactions possibles, parfois bien vécues et bien gérées, parfois moins bien vécues et moins bien gérées, avec diverses expressions de ras-le-bol, de découragement, de pleurs, de larmes, de révolte, etc. – et même tantôt avec certaines chutes. Le Psaume 131, par exemple, décrit une attente tranquille et sereine, face aux questions « trop grandes et trop merveilleuses pour moi ». Mais Abraham et Sara, alors que l’attente du fils de la promesse se prolonge et que les corps se font vieux, chutent, avec les conséquences que l’on connaît. Dieu cependant ne les rejette pas. Au contraire, malgré une situation plus compliquée que ce qui était prévu à l’origine, il continue son projet avec eux. Et que dire encore de Job, de la manière dont Dieu accueille sa souffrance et sa révolte alors que se prolonge la maladie et l’attente de la guérison ? Les (seuls ?) passages que nous retenons souvent, et que nous admirons, – « L’Eternel a donné, l’Eternel a ôté ; que le nom de l’Eternel soit béni ! » (1.21) ; « Quoi ! nous recevrions de Dieu le bien, et nous ne recevrions pas aussi le mal ! » (2.10) – sont suivis de chapitres entiers remplis de questions, de crises, de révoltes, etc. (voir par ex. 19.7-22). Alors que l’attente se prolonge, que la situation n’évolue pas, que la souffrance s’installe dans la durée, c’est un autre discours qui sort de la bouche de Job. Certes, on trouve aussi chez lui des « sursauts de foi », mais pour l’ensemble, le discours n’est « pas piqué des vers », comme on dit. Mais à la fin, c’est de Job dont Dieu dit qu’il a parlé « avec droiture », contrairement à ses amis… (42.7)

Dans ce temps de l’Avent, nous nous rappelons que Dieu est venu, après une longue attente (400 années de silence entre les derniers prophètes AT et la venue de Jésus-Christ !). Ce même Dieu, aujourd’hui, vient nous rejoindre dans nos attentes, aussi diverses et variées soient-elles. Et surtout, dans son amour, il nous accueille avec tous les sentiments et émotions que nos attentes déclenchent en nous…

  • que nous attendions, confiants, comme des enfants sevrés « sur leur mère » (Ps 131) : Emmanuel, Dieu avec nous se réjouit de ce calme et de cette confiance ;
  • que nous attendions, comme Sara et Abraham, avec le sentiment d’avoir chuté lors d’une attente : Emmanuel, Dieu avec nous nous rejoint malgré notre chute, il ne nous met pas sur une voie de garage mais désire continuer à œuvrer avec nous ;
  • que nous attendions, comme Job, dans une situation difficile, de souffrance, avec son cortège de questions, d’incompréhensions, peut-être de révoltes, etc. : Emmanuel, Dieu avec nous nous invite à lui exprimer nos émotions – y compris les plus « brutes de décoffrage »…

Le pire, finalement, serait de ne plus rien attendre. Le plus dommageable, de ne pas nous autoriser à attendre avec ce que nous sommes, ou de ne pas laisser la liberté aux autres d’attendre avec ce qu’ils sont… Qu’en ce temps de l’Avent, nous puissions ressentir tout l’accueil qu’Emmanuel, Dieu avec nous, veut nous offrir, dans nos attentes.