Le droit à l’échec dans une implantation d’église?

10-1-1200x625A-t-on droit à l’échec dans une implantation d’Église? Olivier Fasel, conteur et implanteur dans la région fribourgeoise, parle ici de trois constantes dans l’implantation. Il développe ici l’une d’entre elles: le droit à l’échec.

  • Repenser l’Église

Il y a presque 20 ans je quittais le Canton de Vaud pour retourner à mes origines fribourgeoises, implanter une nouvelle communauté évangélique. Très vite s’est précisée la nécessité de donner à notre projet une identité. Les courants évangéliques sont pluriels, tant les sensibilités et obédiences fluctuent et se diversifient. Cette richesse embarrassante a poussé notre petite équipe de joyeux pionniers à prendre le temps de penser – ou repenser – l’Église ! La littérature ne manquant pas, nous avions l’embarras du choix, entre églises émergentes, présence missionnelle et autres modèles de Fraîche Expression.

  • Trois constantes

Après avoir écouté et observé autour de moi les nombreux projets et tentatives d’implantations d’églises j’ai dû aussi prendre le temps de la distance et de la relecture de ma propre expérience. Face aux multiples stratégies que des comités et associations voués à l’implantation élaborent, pratiquent et diffusent, je crois pouvoir retenir trois constantes qui peut-être font d’un projet d’implantation d’église une réussite. Ces trois constantes, sont à mes yeux:

  1. la consécration radicale
  2. la persévérance
  3. le droit à l’échec.

Je développerai dans l’espace de cet article le droit à l’échec.

  • Le droit à l’échec

C’est un intéressant paradoxe d’affirmer que la clé de la réussite c’est le droit à l’échec ! Une analogie nous aidera à le comprendre. Un oiseau épris de liberté fera tout son possible pour échapper à la cage et au verrou. Il s’en ira à la première inadvertance où vous aurez laissé la porte ouverte. Mais donnez-lui de la graine sans barreau, montrez-lui la fenêtre grande ouverte, laissez-le aller et venir à sa guise : il restera chez vous. Il restera car vous lui avez communiqué le sens de la liberté. Il n’aura pas besoin de partir chercher ailleurs la liberté que vous lui offrez ici. Il sait qu’il peut partir, mais il n’en éprouvera pas la nécessité. Pareillement j’ai rencontré des personnes qui fuyaient les lieux d’enfermement, et s’épanouissaient là où on ne les mettait pas sous pression de la réussite, là où ils savaient avoir le droit à l’échec.

Jésus veille et agit, c’est lui le bâtisseur de son Église-Épouse (Mat 16 :18). Et c’est bien souvent malgré nous que l’Église grandit ! Pourtant les échecs assumés sont autant d’occasions d’apprendre. Il est inévitable de tomber, mais si le petit enfant ne s’était jamais relevé pour remettre un pied devant l’autre, aujourd’hui il ne courrait pas joyeusement ! L’échec n’est donc pas un obstacle qui empêcherait de travailler dans le champ du Seigneur. J’ai plusieurs exemples de ces tâtonnements, et autres bonnes idées qu’il a fallu abandonner ! Créatif, le travail pionnier devient une sorte de laboratoire spirituel. Les échecs ne sont donc pas des obstacles, c’est le chemin, sur lequel continuer, il y a toujours une seconde chance pour apprendre à faire mieux, puis une troisième chance, et ainsi de suite. Le Seigneur est très patient avec nous !

  • Dieu ose investir dans l’échec

En automne 2015, la Romandie s’est distinguée dans le classement des 100 meilleures StartUp en Suisse, grâce à l’EPFL et au Service de la Promotion Économique du Canton de Vaud. A cette occasion, l’ambassadrice des USA en Suisse et Lichtenstein, Suzi LeVine, a donné un éclairage surprenant sur la question du droit à l’échec :

« Les StartUp sont le noyau du développement de la classe moyenne aux USA. Les entrepreneurs créateurs d’innovation sont devenus des investisseurs. On constate qu’ils ne financent pas ceux qui n’ont pas connu l’échec déjà auparavant : s’ils n’ont pas échoué déjà, ils n’ont donc pas appris ! Et donc de plus en plus les gens portent l’échec comme une fierté. Echouer n’est plus stigmatisé aux USA, tant que cela rime avec ‘Qu’avez-vous appris ?’ »

Quel contraste avec l’esprit helvétique ! Ici une StartUp n’a pas de statut différent de celui d’une entreprise, donc un échec est une faillite d’entreprise, très lourd à assumer dans ses conséquences légales et administratives ! La Suisse investit peu dans l’échec ! Alors que Dieu ose investir dans l’échec :

« Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. » (Mc 2 :17)

On pourrait considérer la mort de Christ sur la croix comme un échec absolu… à vues humaines seulement ! Car trois jours plus tard la victoire n’en a été que plus définitive ! Celui qui a connu l’échec serait donc le pécheur ; il a appris de ses erreurs/égarements, ce serait la repentance ; et l’entrepreneur créateur d’innovations c’est le Dieu de toute Grâce qui nous pardonne en Jésus-Christ crucifié et ressuscité, et qui nous appelle à être ouvriers dans la moisson jusqu’à ce qu’il vienne !

Olivier Fasel, enseignera le cours sur l’implantation d’Église dans le cadre de la formation FBSE les 28-29 avril 2017.

Élections présidentielles françaises 2017

Pour qui voter lors de la présidentielle 2017? La commission foi et vie de l’AEEMF a jugé bon de publier une exhortation aux Églises mennonites de France en vue des élections présidentielles 2017. Vous la trouverez dans la rubrique « téléchargement – divers » du site du Bienenberg. Bon discernement à chacun(e)!

Les relations entre musulmans et chrétiens

Le contexte actuel rend les relations entre musulmans et chrétiens tendues. Comment vivre ensemble de façon pacifiée en cherchant à allier vérité et amour? Evelyne Reisacher, professeure d’islamologie et de relations interculturelles à l’université de Fuller aux États-Unis (CA), donne ici quelques pistes réalistes pour les chrétiens:

Cette interview a été réalisée lors du passage d’Evelyne Reisacher en Suisse pour un cours dans le cadre du programme FBSE.

Bénir le roi de l’univers?

photo_bible en live judaÏsmesSavez-vous ce que signifie l’expression « bénir le roi de l’univers« ? Comment pouvons-nous « bénir Dieu« ? Ne devrait-on pas plutôt dire « louer Dieu« ? Certaines expressions employées par l’Ancien Testament semblent complexes à comprendre et un détour par la pensée hébraïque s’avère bien utile! Diana Schärer animera une journée -ouverte à tous – d’introduction aux judaïsmes à Tavannes (BE, Suisse) le 6 mai 2017. Elle nous livre ici quelques clés de compréhension.

Continuer la lecture

Qui sont les anabaptistes?

nsmail-2Les Anabaptistes sont issus de la Réforme du début du XVIe siècle. Ils étaient décidés à aller plus loin que les grands réformateurs dans leur rupture avec le passé ecclésiastique et leur soumission à l’autorité de la Bible.

L’appellation d’Anabaptiste vient de l’expression allemande Wiedertäufer ou Täufer, ce qui donne dans notre patois alsacien « Daïfer ». A l’origine il s’agissait d’un sobriquet dont étaient affublés tous les radicaux opposés au principe du baptême d’enfants et qui prônaient un baptême de l’adulte croyant (selon l’apôtre Paul : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé »). Ainsi ils « rebaptisaient » ceux qui l’avaient été une première fois dans l’Église officielle à leur naissance.

Ces Anabaptistes du début, bien loin de représenter une entité homogène, se répartissaient en diverses tendances, divers courants qui émergèrent quasi en même temps du Nord de l’Europe jusqu’au Sud des Alpes, et de l’Alsace jusqu’en Moravie. Une tendance baptiste et pacifiste dès les origines s’est surtout développée dans le Sud de l’Allemagne et en Suisse, également en Alsace. C’est à Zurich, autour du réformateur Zwingli, qu’un petit groupe d’intellectuels, dont Conrad Grebel et Félix Mantz, avait mené sa réflexion. Ils ne tardèrent pas à quitter Zwingli en rejetant les « compromis », les concessions qu’il avait faites avec les autorités à propos de la célébration de la Sainte Cène, du baptême des enfants et des rapports entre l’Église et l’État. Leurs idées se propagèrent très rapidement de ville en ville et dans les campagnes sous l’action de prédicateurs itinérants. Dans les années qui suivirent ils fixèrent une doctrine.

En Europe du Nord c’est un ancien prêtre du nom de Menno Simons qui parviendra à rassembler, instruire et restructurer les communautés anabaptistes (une princesse de Frise fut la première à donner son nom aux mennonites).

C’est par centaines que les Anabaptistes passèrent de vie à trépas par le glaive, le feu ou l’eau dans une sorte « d’ultime baptême » comme ironisaient certains bourreaux. Strasbourg, ville libre d’Empire, constitua un temps pour les Anabaptistes de tous bords un havre de paix, une ville refuge, « la cité de l’Espérance ». La mosaïque politique très complexe de l’Alsace centrale, découpée en seigneuries, comtés, villes libres, se réduisant parfois à la possession d’un seul village, était favorable à la propagation de l’anabaptisme. Au XVIIe siècle, on assiste à un regroupement des Anabaptistes en direction des terres des Ribeaupierre où la tolérance religieuse était éprouvée et connue ; les importants besoins de main-d’œuvre à la suite de la Guerre de trente Ans ont grandement facilité leur intégration.

Un profond bouleversement s’opéra dans les milieux Anabaptistes durant la dernière décennie du XVIIe siècle. Sous la conduite de Jacob Amann, une soixantaine de familles bernoises, de solides et rudes éleveurs montagnards, partis principalement de l’Emmenthal, étaient venus s’établir dans la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines. Cette vallée était dépeuplée depuis son déclin minier et les affres des guerres. Là, celui qui fut appelé le « patriarche », un homme au tempérament impétueux, s’est rapidement offusqué du mode de vie et de la discipline dans l’Église telle qu’elle était pratiquée par les Anabaptistes « bourgeois », entrainant la rupture entre les conservateurs amish (de Amann) et les progressistes mennonites.

En septembre 1712, l’intendant d’Alsace de La Houssaye, sur ordre de Louis XIV, ordonna aux baillis de faire sortir les Anabaptistes des terres de France. Cet exode s’est effectué dans des conditions particulièrement difficiles. Ils revinrent pourtant quelques années plus tard après la mort du roi. La communauté s’éparpilla de ce fait vers plusieurs horizons: la principauté de Montbéliard, la Lorraine, le comté de Salm, le val voisin de Villé et le duché des Deux-Ponts allié aux Birkenfeld. Bien loin d’affaiblir la communauté amish, celle-ci gagna en vigueur en se dispersant.

Voyons quels ont été les progrès les plus significatifs que nous devons aux Anabaptistes. Ils étaient passés maîtres dans la connaissance des soins à apporter aux bêtes et ils étaient une référence dans la lutte contre les épizooties. Ce sont eux qui produisirent par sélection la race bovine bien connue, dite Montbéliarde, qui alliait qualité bouchère et laitière. Dans le domaine agricole ils ont été les précurseurs de la technique de rotation des cultures et de la fumure, de la culture fourragère et de la pomme de terre pour ne citer que celles-là.

Installés sur les principales fermes du Sundgau et sur les métairies vosgiennes des vallées de Guebwiller, Masevaux et Munster, les Anabaptistes étaient constitués en une vingtaine d’assemblées dans l’est de la France.

Déjà sous le gouvernement napoléonien, le port des armes leur fut à nouveau imposé après qu’ils en furent dispensés par le Comité de Salut Public, ce qui provoqua, à côté d’autres raisons plus économiques (les familles étaient nombreuses), le départ d’une grande partie des amish d’Alsace et surtout de la Lorraine et du Palatinat vers le Nouveau Monde si plein de promesses.

Des communautés entières partirent ainsi pour les états du Nord-est (Pennsylvanie-Ohio-Indiana), où elles prospèrent encore de nos jours.

Les Anabaptistes ont eu une longue histoire en Alsace, parfois difficile, parfois heureuse. Ils y ont rencontré des difficultés existentielles, ils ont connu des crises d’identité. On soulignera leurs qualités professionnelles, la profondeur de leur foi, mais aussi leurs qualités humaines, ce dont ont pu bénéficier nombre de leurs concitoyens. Ils font indéniablement partie du paysage culturel alsacien, comme le mirent en évidence Erckmann et Chatrian dans « L’ami Fritz » ou le journaliste Alfred Michiels dans son « Les Anabaptistes des Vosges »: une culture, une histoire et des valeurs dont les Anabaptistes-Mennonites d’aujourd’hui, descendants des Amish alsaciens, sont les héritiers.

Robert Baecher sera le guide lors de la journée d’excursion prévue le dimanche 30 avril 2017 à l’occasion des 30 ans de la formation FBSE. Venez découvrir l’histoire grandeur nature en visitant 3 lieux importants de l’histoire anabaptiste! Pour tout renseignement supplémentaires et inscriptions: info@bienenberg.ch

Le ministère féminin – textes bibliques

Le ministère féminin a assurément fait couler beaucoup d’encre et de salive. Comment comprendre des textes qui semblent comporter une certaine ambivalence? Linda Oyer, ancien professeur associé de Nouveau Testament à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, présente ici les différents textes bibliques qui parlent des femmes et explique comment les comprendre. Cette vidéo de 30 minutes a été montrée la première fois lors de la journée de réflexion au sujet du ministère féminin le 28 janvier 2017 (CeFoR Bienenberg). Elle est brillante de clarté!

Découvrez le chapitre de Linda Oyer: « Lire Paul à la lumière de Jésus » dans « de l’Écriture à la communauté de disciples« , Excelsis, 2016

Lisez le compte-rendu de cette journée de réflexion!

Si le sujet vous intéresse, ne manquez pas le blog « Qui nous roulera la pierre?« 

40 ans après… le bilan!

Marie-Noëlle Yoder, Madeleine Bähler et Marie-Noëlle von der Recke

Marie-Noëlle Yoder, Madeleine Bähler et Marie-Noëlle von der Recke, trois enseignantes du Bienenberg.

Par Joëlle Razanajohary

Trois femmes vont parler, l’une après l’autre. Elles n’ont ni le même âge, ni la même situation de vie. Elles se sont succédé au poste d’enseignante au Bienenberg et participent à une journée bilan, 40 ans après la nomination de la première, Marie-Noëlle von der Recke. Leurs discours résonnent d’étranges points communs. L’une après l’autre, elles égrènent leurs joies, leurs profondes reconnaissances envers l’organisme de formation qui les a accueillies et leur a ainsi permis d’exercer librement leurs dons, alors que tant de femmes ailleurs sont empêchées d’exprimer leur potentiel au motif de leur sexe. Elles partagent leurs remerciements d’avoir été portées, voire protégées par leurs homologues masculins mais aussi leurs difficultés dont les souvenirs sont toujours présents, quoiqu’elles aient été assez  différentes pour chacune.

L’adage populaire parle de « moment d’éternité » lorsque dans une situation commune, de l’incongru s’immisce, transformant soudainement le normal en  transcendance. Ainsi lorsque Madeleine Bähler parle de ses propres difficultés  sans s’apercevoir que dans son dos, une biche, un faon, que sais-je, passant au loin sur la colline enneigée, s’arrête et lentement tourne sa tête délicate vers elle… La voix nouée par le souvenir des oppositions farouches qu’elle a endurées et dont elle ne nous livrera cependant rien d’autre qu’une rapide mention, elle ne voit pas la  biche qui à cet instant la regarde fixement. Moment d’éternité, de grâce inouïe et éphémère. Mon cœur se dilate. Puis, tranquillement, la biche détourne sa tête et reprend sa route vers le bois adjacent.

Pasteure à la fédération des églises évangéliques baptistes de France, je sais que j’aurais certainement pu tenir le même discours, avec les mêmes accents, en face d’un parterre de représentants de ma « maison ». La différence des sexes est un fossé bien plus large à combler que celui qui sépare nos familles d’églises ; la souffrance des femmes toujours et partout,  porte les mêmes fruits de tristesse. Mais si elle est insignifiante pour un grand nombre, elle ne passe cependant jamais inaperçue aux yeux de notre Dieu. A cet instant, il me plait de « voir » dans cette rencontre inaboutie entre une femme qui ouvre son cœur à d’autres et une biche insouciante, le signe de la présence et de la tranquille approbation de celui que, comme ces trois femmes, je sers jour après jour.  Comme elles, je ressens un écartèlement intérieur lorsque je  fais face à des positions opposées : d’un côté, les simples railleries qui, s’additionnant  aux  oppositions plus frontales, s’entremêlent violemment  avec les exhortations bienveillantes et l’accueil  encourageant des autres.  Cette image improbable et imprévue touche mon cœur en profondeur et ramène à la surface de ma conscience  le souvenir d’anciennes blessures cuisantes.

Cependant, l’heure n’est pas à la lamentation. Marie-Noëlle Yoder, enseignante actuellement en poste  (la seule des trois à être mariée et maman de deux jeunes enfants, partage son besoin de modèles et sa difficulté à trouver des repères puisque l’absence de collègues femmes dans la même situation qu’elle, l’amène à expérimenter un douloureux sentiment d’innovation permanente. Mais point d’oppositions farouches dans son trajet de vie… Lentement, la roue tourne, les mentalités changent.

Puis, Linda Oyer, par vidéo, apporte à l’assemblée un enseignement fort qui déstabilise un grand nombre par sa nouveauté, tout en ouvrant un nouvel espace de lecture et d’interprétation des Écritures. De nombreuses femmes en sortent encouragées, renouvelées.  Les yeux brillent et les langues commencent à se délier. Le temps de l’appropriation de la parole pour chacun est arrivé. Un « world café » atypique offre alors à tous les participants un espace pour faire connaissance et pour se dire, pour placer sa propre pierre dans l’édifice de la journée. Il était temps, plusieurs trépignaient du besoin de « dire » leur souffrance, leur ras-le-bol, et du besoin de les confier à ces cœurs ouverts et bienveillants. La grâce et l’accueil inconditionnel ouvrent des espaces de guérison dans le cœur de ces biches blessées.

(Pour ceux et celles qui souhaitent retrouver le contenu de cet enseignement – et je les y encourage fortement – il est possible de lire l’article « Lire Paul à la lumière de Jésus », sa contribution au livre De l’Écriture à la communauté de disciples, sous la direction de Neal Blough, qui contient la substantifique moelle du partage qu’elle nous a offert.)

Un chant en latin entonné a capella, du fond de la salle par un homme debout qui tient une assiette à la main et immédiatement repris à plusieurs voix – un chant qui vient de Taizé, me dit-on – et qui inaugure le repas, me ravit. Personne ne s’arrête, tous les mouvements commencés se prolongent, simplement portés par les harmonies qui enflent doucement. La douceur et la simplicité de ce chant spontané et connu de tous apparemment, me touche également. A nouveau la grâce, la dilatation du cœur… Décidément, cette journée chez les Mennonites est pleine de surprises !

Lors de ce repas partagé, les bruissements incessants des conversations témoignent de la joie d’innombrables retrouvailles, mais aussi des réflexions que suscitent en chacun, en chacune, ce qui vient d‘être reçu.

Les ateliers de l’après-midi tombent alors à point nommé pour ouvrir un nouvel espace, dédié cette fois à la réflexion communautaire. Ces ateliers sont au nombre de quatre :

  • « En quoi les femmes ont-elles changé la vie des Églises ? » avec Elsbeth Zürcher-Gerber, Patrizia Hofer, Bernhard Ott
  • « Le sujet du ministère féminin n’est-il pas d’un autre temps ? » avec Fritz Goldschmidt, Marie-Noëlle Yoder
  • « Les Églises se féminisent-elles ? » avec Jürg Bräker
  • « Pourquoi les femmes sont-elles toujours absentes des directions d’Église ? » avec moi-même et Michel Sommer, Lukas Amstutz.

Les intitulés riches et précis, le but affiché de travailler dans l’objectif d’une mise en perspective pour l’avenir, mais aussi le format des ateliers articulés en deux moments (mini-conférence suivie d’un brainstorming communautaire) rendent cette expérience unique pour moi, pasteure baptiste. Malgré la proximité de nos fonctionnements et de nos théologies, les principes du congrégationalisme et du fédéralisme semblent mieux articulés et encore plus prononcés chez les Mennonites que chez les Baptistes. A moins que ce ne soit un autre effet de cette grâce qui accompagne de son reflet tous mes ressentis depuis l’apparition inopinée et matinale de cette biche aux yeux doux…

L’atelier s’achève tambour battant, un peu trop vite à mon goût. Des pistes de travail pour les années à venir sont esquissées et les grandes feuilles de paper board que nous utilisons noircissent lentement sous le flux des propositions des participantes et participants. Nous n’avons pas le temps de synthétiser l’ensemble de ce qui a été énoncé… Dommage ! Il va falloir veiller à ne pas laisser tout cela en friche…

Les autres ont-ils vécu cette même sensation d’inachèvement ? Nous ne le saurons pas, malheureusement. Il était prévu de centraliser les résultats pour permettre à chacun  d’entendre quelque peu ce qui s’est passé dans les autres groupes, mais il semble que  le temps nous ait échappé et ait filé comme à son habitude lorsque la passion s’empare des heures.

Des vœux sincères dans la bouche de tous les acteurs de la journée et d’autres encore, des officiels de la fédération, viennent clore ce moment de commémoration et de travail. Des vœux sincères, certes,  mais qui semblent peiner à s’enraciner dans des initiatives concrètes et relayées sur le terrain des communautés. Nous touchons là aux limites du congrégationalisme.

Et sur ce point, Baptiste et Mennonites se rejoignent. Nous savons formuler des vœux sincères et justes. Cependant, face à la pression d’une société en proie à des dérives de plus en plus nombreuses et violentes, notamment quant à la place et aux rôles des femmes, que peuvent faire des vœux s’ils ne sont pas traduits en actes avec le désir d’une véritable collaboration homme-femme ? Comment agir demain pour aider le plus grand nombre à prendre conscience du caractère puissamment fructueux de cette collaboration ? Quelques pistes ont été égrenées cet après-midi, comment les mettre en œuvre ?

Comment protéger les jeunes générations des extrêmes qui les menacent, alors même que l’une des caractéristiques de la jeunesse est d’aimer l’adrénaline que produit l’extrême… D’ailleurs, la moyenne d’âge des participants et des participantes était assez élevée, les organisateurs l’ont bien remarqué.  Où était donc la jeunesse d’aujourd’hui ? Les jeunes femmes et les jeunes gens ne se sentent-ils pas concernés par cette problématique ? S’agirait-il effectivement pour eux d’une problématique d’un autre temps ? Ou peut-être plus simplement la formule « journée de formation » ne leur convient-elle pas ? Faudrait-il inventer d’autres formats pour eux ? Et lesquels ?

Comment d’ici même, de ce haut lieu de formation pour les églises mennonites de France et de Suisse qu’est le Cefor Bienenberg, faire rayonner cet appel à entrer dans une complémentarité réelle et égalitaire sans pour autant faire peser sur les églises une quelconque obligation ? Le Centre a-t-il joué un rôle d’émulation dans la fédération en nommant des femmes parmi le collège d’enseignant ou ce choix n’a-t-il finalement eu qu’un impact limité au niveau des églises ?

Autant de questions auxquelles il faudra réfléchir…

Plus tard.

Pour l’heure, sur le chemin du retour dans la nuit, je n’aspire qu’à me plonger encore et encore dans le délicieux et violent contraste qui aura nourri cette journée : la douleur de la voix nouée de Madeleine Bähler et la douceur inégalable de ce regard de biche posé sur elle.

Combien il est bon notre Dieu lorsqu’il se tourne vers nous pour recueillir nos larmes, nos soupirs. Combien sa douceur régale nos âmes assoiffées. Que nous soyons hommes ou femmes, son cœur déborde de bienveillance et de grâce et le flot de son amour seul guérit nos cœurs blessés. C’est cet amour-là qui nous permet de continuer à avancer malgré les difficultés du chemin. Le royaume de notre Dieu n’est pas de ce monde, a dit celui-là même  qui l’a instauré. Il le sait bien lui, puisqu’il est d’ailleurs, du ciel. De cet endroit où la mort, la haine, les hiérarchies et les dominations brutales n’ont aucune place.  Et tout à coup, encore une fois, face à la brulure intérieure que produit la conscience qu’il reste tant à faire et alors que l’amour semble si faible, si inapproprié dans cette lutte… La douceur d’une biche qui passe au loin sans bruit…

Être témoin aujourd’hui?

Le Dieu de la Bible est un Dieu missionnaire qui ne reste pas indifférent face à la rupture entre Lui et sa création, et notamment l’humanité. Depuis Éden où il cherche l’homme et la femme qui se cachent, jusqu’à l’Église qu’Il envoie en mission tout au long des siècles, Dieu est à l’œuvre, habité par le désir de guérir et de se réconcilier avec les humains.

L’Église missionnaire est d’abord celle qui entre dans le désir et le projet de Dieu pour l’humanité. Nous avons besoin de méditer et d’entrer dans la profondeur de l’amour et de la compassion de Dieu pour toute l’humanité y compris pour ses ennemis. Si nous ne sommes pas nourris et interpellés par cet amour, notre détermination et notre ouverture restent faibles, face au défi que représente la mission.

Être nourris par l’amour de Dieu consiste à accueillir toujours à nouveau sa bonté d’abord pour nous ! Être remplis de l’amour de Dieu renouvelle notre motivation, comme l’apôtre Paul en témoigne pour lui en 2Co 5,14-15. Recevoir et transmettre l’amour de Dieu va au-delà de nos sentiments naturels, de nos sympathies, de nos affinités. Cela demande un travail de l’Esprit qui ne se fait pas sans notre assentiment, et même notre désir.

Car ce n’est pas toujours si facile d’aller à la rencontre de ceux qui nous entourent et de leur témoigner de notre foi. Même engagés à la suite de Jésus, nous faisons l’expérience de résistances en nous. Nous n’avons pas tous les mêmes et nous ne les vivons pas tous de la même manière.

Il y a la peur, bien sûr. Peur de l’autre, de l’inconnu, du différent. Une des tendances de notre époque est au repli sur soi, sur sa famille, ses amis, voire son Église. Les médias nous dépeignent un monde dangereux. On observe des crispations identitaires et une méfiance grandissante envers ceux qui sont différents de nous, notamment les immigrés. La peur de l’étranger, qu’il vienne chez nous ou que nous soyons chez lui n’est pas une réalité nouvelle : à deux reprises, le livre de la Genèse (ch. 12 et 20) nous montre Abraham, craintif dans les territoires étrangers, qui fait passer sa femme pour sa sœur, car il a peur qu’on le tue pour la lui prendre. En Genèse 20, Abraham est obligé d’avouer ses préjugés face à Abimélek.

Le livre des Actes se fait l’écho de la profonde résistance de l’Église de Jérusalem à témoigner de l’Évangile de Jésus-Christ à des non-juifs. L’évangélisation des Samaritains commence avec le ministère de Philippe, lui-même loin de Jérusalem non de son propre choix, mais chassé par la persécution qui suivit la mort d’Étienne.

L’évangélisation des païens se fait par l’intermédiaire de Pierre, mais avant que Pierre accepte d’envisager la possibilité d’entrer chez un païen, Corneille, il en a fallu des miracles : visions, voix du ciel, Saint-Esprit qui parle à l’apôtre. Progressivement, Pierre évolue : « Dieu m’a montré qu’il ne fallait dire d’aucun homme qu’il est souillé ou impur » (Act 10,28) ; « En vérité, je comprends que Dieu n’est pas partial, mais qu’en toute nation celui qui le craint et pratique la justice est agréé de lui (10,34).

Parallèlement, et toujours suite à la persécution suite à la mort d’Étienne, des croyants en fuite arrivent à Antioche en ne disant « la Parole à personne qu’aux juifs ». Mais quelques-uns parlent aussi à des païens et beaucoup de convertissent.

Dieu, dans son désir que l’Évangile se propage partout, a contourné l’Église institutionnelle pour que l’Évangile aille aussi vers les non-juifs. Il a obligé L’Église à s’ouvrir, à dépasser les préjugés culturels, raciaux, etc.

Être témoin aujourd’hui nous demande aussi d’élargir nos cœurs et notre manière de penser pour aller vers les autres. Laisserons-nous l’amour de Dieu nous travailler, laisserons-nous le Saint-Esprit faire son œuvre en nous ? Qui sait jusqu’où cela nous conduira ?

Pascal Keller

Le module « Pour des Églises en mission » de la formation décentralisée pour responsables d’Église (Alsace-Nord) commence ce 30 janvier 2017! Le thème de la première soirée sera: « La mission de l’Église et des chrétiens – aspects bibliques et théologiques ».

Humour, rire et spiritualité

Couple Adult Happiness Laughing Holiday ConceptCe mois-ci, Michel Siegrist, directeur de la Ligue pour la Lecture de la Bible (CH) qui propose la formation Bible en live! en partenariat avec le Centre de Formation du Bienenberg nous invite à une réflexion au sujet du rire!

Nous avons dû réfléchir ces dernières années, notamment avec les dessinateurs de presse, aux frontières de l’humour en nous posant la question : peut-on rire de tout ? En ce qui concerne le religieux les approches sont diverses, mais force est de constater qu’il n’y a pas eu une recherche ou un désir majeur d’approcher humour, rire et spiritualité. Il semblerait même que dans l’histoire, quelques personnes soient passées par le bûcher pour avoir osé affirmer que Jésus avait ri.

Pourtant, si nous prenons la vie « normale » d’un chrétien, ces différents aspects de sa vie vont tôt ou tard se côtoyer. Le chrétien « lambda » sera un jour ou l’autre confronté à l’humour, au rire et à sa relation à Dieu.

Pour tenter un bout de chemin dans cette réflexion, je vous propose quelques jalons.

Le rire

Le rire est un réflexe. Il peut exprimer la gaieté quand il est causé par l’humour, le rire lui-même ou le chatouillement. Il peut être causé également lors d’un moment de stress intense. On l’appelle alors le rire nerveux ou le rire jaune. C’est une forme de soupape de décompression. C’est un besoin que le corps exprime. Mais la plupart du temps, dans notre culture, le rire est lié à l’humour, au fait que nous trouvions une situation drôle, incongrue.

L’humour dont nous parlons ici n’a rien à voir avec les blagues dégradantes ou agressives et grasses visant à diminuer autrui : des blagues qui ne sont rien d’autre qu’un triste masque de la frustration personnelle. Rire des autres pour les écraser, les humilier, ou pour s’élever ou s’affirmer, n’est pas intéressant.

Certains pourraient dire qu’aujourd’hui on rit à l’Eglise. Il est vrai que certains sont passés maîtres de l’humour dans l’art oratoire. Mais cela ne reste qu’un outil homilétique. Ose-t-on le lier à notre relation à Dieu ? Est-ce qu’il fait partie intégrante de notre vie spirituelle au même point que la louange et la prière ?

D’autres le vivent dans des moments intenses avec l’Esprit. Mais là encore, est-ce en lien avec l’humour ou n’est-ce qu’une forme de décompression telle que nous l’avons décrite ci-dessus ?

L’histoire de l’annonce de la naissance d’Isaac (Genèse 18, 8-15)  témoigne d’un rapport au rire, mais il y a comme un malaise dans ce récit. Surtout dans le rire de Sarah. Les théologiens ont beaucoup discuté de ce rire. Les diverses traductions font état de la difficulté qu’il y a avec le terme. Pour certains, c’était le signe de son incrédulité voire même de son cynisme. Elle ne pouvait pas rire quand Dieu a annoncé un tel miracle. Il est vrai qu’elle-même a eu un malaise, puisqu’elle n’a pas osé avouer qu’elle a ri. Mais nous constatons aussi que Dieu ne lui fait aucun reproche. Il lui pose uniquement des questions… comme à son habitude. Oserions-nous affirmer qu’il l’emmène dans la spiritualité du rire? Il souhaite qu’elle aille plus loin. Par ailleurs, soulignons comment Sarah, plus tard, interprètera son rire. Lors de la naissance, elle dira: « Dieu m’a fait rire de joie. Tous ceux qui entendront parler d’Isaac riront avec moi. » Cette histoire est incongrue. Il y a de quoi rire. Mais elle est profondément ancrée dans la vie du couple et dans leur relation à Dieu.

L’enfant de la promesse s’appellera Isaac, ce qui signifie: il rit ou il rira. Il rit ou il rira fera partie de la vie de Sarah et Abraham. Il rit ou il rira est l’accomplissement miraculeux de la promesse. Isaac est le rire incarné qui fait partie intégrante de l’intimité d’un couple.

Quelqu’un a dit : « L’humour est la liaison entre l’habituel et le surprenant. A chaque fois que nous rions, nous faisons le saut entre les deux mondes. » Il est peut-être normal que Sarah ait d’abord eu un rire jaune. L’habituel et le surprenant avaient de la peine à cohabiter. Mais avec Dieu, elle a emprunté le chemin de l’humour et son rire est devenu un rire de joie, car elle a su vivre ce saut entre les deux mondes.

Je reconnais qui je suis

L’humour et le rire sont donc utiles pour montrer nos manquements et nos limites, sans dureté, et pour enseigner l’humilité. C’est une aptitude qui consiste à voir notre personnalité sous son vrai jour et rire de la confusion du moment. Le rire est un lâcher prise. Il donne la place à l’humilité et par conséquent à Dieu. Je me reconnais comme je suis, je l’accepte et j’en ris. Ce n’est pas un rire moqueur, irrespectueux, cynique ou dépressif. C’est un rire libérateur. Un rire qui m’ouvre à Dieu et à son action. Quelqu’un qui sait rire de soi est quelqu’un qui prend du recul sur lui-même. D’ailleurs, le rire nerveux est une accumulation de tension qui se relâche pour éviter la panique. C’est un moyen de passer à autre chose, de nous ouvrir sur une réalité meilleure que celle qui pourrait nous arriver.

S’ouvrir à une autre réalité

Accepter qui nous sommes, s’ouvrir sur une autre réalité, c’est réfléchir à une situation, mais aussi et surtout chercher de nouvelles perspectives. Chercher un autre chemin. Chercher comment mieux vivre ce pour quoi je ris. C’est peut-être ce qui nous manque dans nos rires, dans notre humour, dans notre vie. La recherche de chemins nouveaux pour quitter nos chemins de rire. Le rire et l’humour sont des outils pour celles et ceux qui veulent avancer dans leur cheminement spirituel.

Le propre des bons humoristes est d’être de bons observateurs, de retranscrire et souvent grossir des situations données et réelles. Celles-ci nous font rire, car elles sont vraies. Mais nous conduisent-elles à réfléchir et à aller plus loin ? A changer ? A trouver un autre chemin? Quand Gad Elmaleh rit de notre relation à Facebook, cela change-t-il notre relation à cet outil de communication ?

L’humour et le rire dans la vie du chrétien, c’est peut-être, comme pour Sarah, oser accepter nos limites face aux promesses de Dieu et cheminer jusqu’à ce que cela devienne un sujet de joie et qu’elles s’incarnent dans notre intimité.

Un dicton juif bien connu conclura parfaitement notre propos : « L’homme pense, mais Dieu rit ».

La propriété, c’est le vol

proprite« La propriété, c’est le vol ». Ce sont peut-être les cinq mots qui ont rendu Pierre-Joseph Proudhon célèbre. La formule convient bien à un philosophe anarchiste du 19e siècle, mais le chrétien, au premier abord, a plutôt envie de la balayer d’un revers de la main et de continuer son chemin. Pourtant, si l’on prend le temps de creuser le sens de la formule, et que l’on relit les textes bibliques sur le sujet, on pourrait être surpris. Surpris du fait que Proudhon et les auteurs bibliques ne sont peut-être pas autant en contradiction que ce que l’on pensait.

Deux précisions permettront de mieux comprendre ce que Proudhon entendait par cette formule lapidaire lorsqu’il a rédigé Qu’est-ce que la propriété ? Premièrement, son plaidoyer contre la propriété concerne essentiellement la propriété des moyens de production (les terres agricoles, les outils, les machines, etc.), c’est-à-dire toute forme de propriété qui a un caractère lucratif, et non la propriété personnelle de son logement ou de sa voiture. Deuxièmement, Proudhon distingue, à la suite des économistes, la propriété et la possession. La propriété est un droit légal, alors que la possession est un état de fait. Par exemple, je peux posséder un champ parce que je l’occupe et le travaille, sans que j’en sois le propriétaire. Sur la base de cette distinction, Proudhon défend la possession, mais s’en prend à la propriété. Il affirme par exemple que lorsqu’un propriétaire loue son champ à un paysan, il « moissonne et ne laboure pas, récolte et ne cultive pas, consomme et ne produit pas, jouit et n’exerce rien[1] ». Il souhaite donc que seule la possession, liée à l’occupation du bien, soit considérée comme légitime. Il critique encore l’absolutisation de la propriété par la loi, car celle-ci fait du propriétaire le maître absolu de son bien[2].

Qu’en dit l’Écriture ? Quelques pistes de réflexion :

En Genèse 1.26-28, le mandat de dominer la terre est donné à l’être humain à l’impératif, c’est-à-dire à une créature qui reste subordonnée à son Créateur[3]. L’absolutisation de la propriété est donc rendue impossible. Cela est confirmé lors du partage de la terre d’Israël. L’Éternel affirme aux propriétaires terriens : « le pays m’appartient, et vous êtes chez moi des immigrés et des résidents temporaires[4] ». Et les prophètes de rappeler : « Quel malheur pour ceux qui ajoutent maison à maison et qui joignent champ à champ, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace[5] ! »

Dans le Nouveau Testament, la parabole du fils prodigue[6] est particulièrement intéressante. Trois personnages, deux visions de la propriété : les deux fils en ont la même conception. Pour tous deux, la propriété est absolue ou n’est pas : leur père doit perdre la possession sur une chose pour qu’ils puissent en dire « c’est à moi ». Mais la vision du père est la même envers ses deux fils : ceux-là sont ses associés, ses copossesseurs. Il tue le veau gras pour le cadet, alors que celui-ci a déjà épuisé sa part d’héritage, et dit à l’aîné: « tout ce qui est à moi est à toi ».

Que dire alors ? Une fois remise dans son contexte, l’affirmation lapidaire de Proudhon nous met au défi. Au défi de relire les Écritures en faisant la lumière sur des points peut-être occultés, notamment sur le fait que la propriété absolue ne revient qu’à Dieu seul. Au défi aussi de mieux discerner lorsque ce droit absolu est usurpé à Dieu, comme lorsque Vinci (une entreprise mondiale  de concession et de construction) pense pouvoir, avec l’appui du gouvernement, détruire tout un écosystème à Notre-Dame-des-Landes pour construire un nouvel aéroport. Finalement, elle nous met au défi d’être signe du Royaume dans le domaine de la propriété aussi, en gérant nos biens à la lumière de la propriété absolue de Dieu sur tout ce que contient la terre, et en partageant ce que nous possédons comme Christ a partagé ce qu’il possédait avec nous.

Article de Thomas Poëtte.

[1]Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, Paris, Librairie générale française, 2009, p. 289.

[2]Encore aujourd’hui :  « La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. » Article 544 du Code Civil.

[3]Henri Blocher, « Le mandat culturel et les implications écologiques », La revue réformée 169, 1991, p. 6‑7.

[4]Lv 25.23 (NBS, comme pour les citations bibliques qui suivront).

[5]Es 5.8.

[6]Lc 15.11‑32.