40 ans après… le bilan!

Marie-Noëlle Yoder, Madeleine Bähler et Marie-Noëlle von der Recke

Marie-Noëlle Yoder, Madeleine Bähler et Marie-Noëlle von der Recke, trois enseignantes du Bienenberg.

Par Joëlle Razanajohary

Trois femmes vont parler, l’une après l’autre. Elles n’ont ni le même âge, ni la même situation de vie. Elles se sont succédé au poste d’enseignante au Bienenberg et participent à une journée bilan, 40 ans après la nomination de la première, Marie-Noëlle von der Recke. Leurs discours résonnent d’étranges points communs. L’une après l’autre, elles égrènent leurs joies, leurs profondes reconnaissances envers l’organisme de formation qui les a accueillies et leur a ainsi permis d’exercer librement leurs dons, alors que tant de femmes ailleurs sont empêchées d’exprimer leur potentiel au motif de leur sexe. Elles partagent leurs remerciements d’avoir été portées, voire protégées par leurs homologues masculins mais aussi leurs difficultés dont les souvenirs sont toujours présents, quoiqu’elles aient été assez  différentes pour chacune.

L’adage populaire parle de « moment d’éternité » lorsque dans une situation commune, de l’incongru s’immisce, transformant soudainement le normal en  transcendance. Ainsi lorsque Madeleine Bähler parle de ses propres difficultés  sans s’apercevoir que dans son dos, une biche, un faon, que sais-je, passant au loin sur la colline enneigée, s’arrête et lentement tourne sa tête délicate vers elle… La voix nouée par le souvenir des oppositions farouches qu’elle a endurées et dont elle ne nous livrera cependant rien d’autre qu’une rapide mention, elle ne voit pas la  biche qui à cet instant la regarde fixement. Moment d’éternité, de grâce inouïe et éphémère. Mon cœur se dilate. Puis, tranquillement, la biche détourne sa tête et reprend sa route vers le bois adjacent.

Pasteure à la fédération des églises évangéliques baptistes de France, je sais que j’aurais certainement pu tenir le même discours, avec les mêmes accents, en face d’un parterre de représentants de ma « maison ». La différence des sexes est un fossé bien plus large à combler que celui qui sépare nos familles d’églises ; la souffrance des femmes toujours et partout,  porte les mêmes fruits de tristesse. Mais si elle est insignifiante pour un grand nombre, elle ne passe cependant jamais inaperçue aux yeux de notre Dieu. A cet instant, il me plait de « voir » dans cette rencontre inaboutie entre une femme qui ouvre son cœur à d’autres et une biche insouciante, le signe de la présence et de la tranquille approbation de celui que, comme ces trois femmes, je sers jour après jour.  Comme elles, je ressens un écartèlement intérieur lorsque je  fais face à des positions opposées : d’un côté, les simples railleries qui, s’additionnant  aux  oppositions plus frontales, s’entremêlent violemment  avec les exhortations bienveillantes et l’accueil  encourageant des autres.  Cette image improbable et imprévue touche mon cœur en profondeur et ramène à la surface de ma conscience  le souvenir d’anciennes blessures cuisantes.

Cependant, l’heure n’est pas à la lamentation. Marie-Noëlle Yoder, enseignante actuellement en poste  (la seule des trois à être mariée et maman de deux jeunes enfants, partage son besoin de modèles et sa difficulté à trouver des repères puisque l’absence de collègues femmes dans la même situation qu’elle, l’amène à expérimenter un douloureux sentiment d’innovation permanente. Mais point d’oppositions farouches dans son trajet de vie… Lentement, la roue tourne, les mentalités changent.

Puis, Linda Oyer, par vidéo, apporte à l’assemblée un enseignement fort qui déstabilise un grand nombre par sa nouveauté, tout en ouvrant un nouvel espace de lecture et d’interprétation des Écritures. De nombreuses femmes en sortent encouragées, renouvelées.  Les yeux brillent et les langues commencent à se délier. Le temps de l’appropriation de la parole pour chacun est arrivé. Un « world café » atypique offre alors à tous les participants un espace pour faire connaissance et pour se dire, pour placer sa propre pierre dans l’édifice de la journée. Il était temps, plusieurs trépignaient du besoin de « dire » leur souffrance, leur ras-le-bol, et du besoin de les confier à ces cœurs ouverts et bienveillants. La grâce et l’accueil inconditionnel ouvrent des espaces de guérison dans le cœur de ces biches blessées.

(Pour ceux et celles qui souhaitent retrouver le contenu de cet enseignement – et je les y encourage fortement – il est possible de lire l’article « Lire Paul à la lumière de Jésus », sa contribution au livre De l’Écriture à la communauté de disciples, sous la direction de Neal Blough, qui contient la substantifique moelle du partage qu’elle nous a offert.)

Un chant en latin entonné a capella, du fond de la salle par un homme debout qui tient une assiette à la main et immédiatement repris à plusieurs voix – un chant qui vient de Taizé, me dit-on – et qui inaugure le repas, me ravit. Personne ne s’arrête, tous les mouvements commencés se prolongent, simplement portés par les harmonies qui enflent doucement. La douceur et la simplicité de ce chant spontané et connu de tous apparemment, me touche également. A nouveau la grâce, la dilatation du cœur… Décidément, cette journée chez les Mennonites est pleine de surprises !

Lors de ce repas partagé, les bruissements incessants des conversations témoignent de la joie d’innombrables retrouvailles, mais aussi des réflexions que suscitent en chacun, en chacune, ce qui vient d‘être reçu.

Les ateliers de l’après-midi tombent alors à point nommé pour ouvrir un nouvel espace, dédié cette fois à la réflexion communautaire. Ces ateliers sont au nombre de quatre :

  • « En quoi les femmes ont-elles changé la vie des Églises ? » avec Elsbeth Zürcher-Gerber, Patrizia Hofer, Bernhard Ott
  • « Le sujet du ministère féminin n’est-il pas d’un autre temps ? » avec Fritz Goldschmidt, Marie-Noëlle Yoder
  • « Les Églises se féminisent-elles ? » avec Jürg Bräker
  • « Pourquoi les femmes sont-elles toujours absentes des directions d’Église ? » avec moi-même et Michel Sommer, Lukas Amstutz.

Les intitulés riches et précis, le but affiché de travailler dans l’objectif d’une mise en perspective pour l’avenir, mais aussi le format des ateliers articulés en deux moments (mini-conférence suivie d’un brainstorming communautaire) rendent cette expérience unique pour moi, pasteure baptiste. Malgré la proximité de nos fonctionnements et de nos théologies, les principes du congrégationalisme et du fédéralisme semblent mieux articulés et encore plus prononcés chez les Mennonites que chez les Baptistes. A moins que ce ne soit un autre effet de cette grâce qui accompagne de son reflet tous mes ressentis depuis l’apparition inopinée et matinale de cette biche aux yeux doux…

L’atelier s’achève tambour battant, un peu trop vite à mon goût. Des pistes de travail pour les années à venir sont esquissées et les grandes feuilles de paper board que nous utilisons noircissent lentement sous le flux des propositions des participantes et participants. Nous n’avons pas le temps de synthétiser l’ensemble de ce qui a été énoncé… Dommage ! Il va falloir veiller à ne pas laisser tout cela en friche…

Les autres ont-ils vécu cette même sensation d’inachèvement ? Nous ne le saurons pas, malheureusement. Il était prévu de centraliser les résultats pour permettre à chacun  d’entendre quelque peu ce qui s’est passé dans les autres groupes, mais il semble que  le temps nous ait échappé et ait filé comme à son habitude lorsque la passion s’empare des heures.

Des vœux sincères dans la bouche de tous les acteurs de la journée et d’autres encore, des officiels de la fédération, viennent clore ce moment de commémoration et de travail. Des vœux sincères, certes,  mais qui semblent peiner à s’enraciner dans des initiatives concrètes et relayées sur le terrain des communautés. Nous touchons là aux limites du congrégationalisme.

Et sur ce point, Baptiste et Mennonites se rejoignent. Nous savons formuler des vœux sincères et justes. Cependant, face à la pression d’une société en proie à des dérives de plus en plus nombreuses et violentes, notamment quant à la place et aux rôles des femmes, que peuvent faire des vœux s’ils ne sont pas traduits en actes avec le désir d’une véritable collaboration homme-femme ? Comment agir demain pour aider le plus grand nombre à prendre conscience du caractère puissamment fructueux de cette collaboration ? Quelques pistes ont été égrenées cet après-midi, comment les mettre en œuvre ?

Comment protéger les jeunes générations des extrêmes qui les menacent, alors même que l’une des caractéristiques de la jeunesse est d’aimer l’adrénaline que produit l’extrême… D’ailleurs, la moyenne d’âge des participants et des participantes était assez élevée, les organisateurs l’ont bien remarqué.  Où était donc la jeunesse d’aujourd’hui ? Les jeunes femmes et les jeunes gens ne se sentent-ils pas concernés par cette problématique ? S’agirait-il effectivement pour eux d’une problématique d’un autre temps ? Ou peut-être plus simplement la formule « journée de formation » ne leur convient-elle pas ? Faudrait-il inventer d’autres formats pour eux ? Et lesquels ?

Comment d’ici même, de ce haut lieu de formation pour les églises mennonites de France et de Suisse qu’est le Cefor Bienenberg, faire rayonner cet appel à entrer dans une complémentarité réelle et égalitaire sans pour autant faire peser sur les églises une quelconque obligation ? Le Centre a-t-il joué un rôle d’émulation dans la fédération en nommant des femmes parmi le collège d’enseignant ou ce choix n’a-t-il finalement eu qu’un impact limité au niveau des églises ?

Autant de questions auxquelles il faudra réfléchir…

Plus tard.

Pour l’heure, sur le chemin du retour dans la nuit, je n’aspire qu’à me plonger encore et encore dans le délicieux et violent contraste qui aura nourri cette journée : la douleur de la voix nouée de Madeleine Bähler et la douceur inégalable de ce regard de biche posé sur elle.

Combien il est bon notre Dieu lorsqu’il se tourne vers nous pour recueillir nos larmes, nos soupirs. Combien sa douceur régale nos âmes assoiffées. Que nous soyons hommes ou femmes, son cœur déborde de bienveillance et de grâce et le flot de son amour seul guérit nos cœurs blessés. C’est cet amour-là qui nous permet de continuer à avancer malgré les difficultés du chemin. Le royaume de notre Dieu n’est pas de ce monde, a dit celui-là même  qui l’a instauré. Il le sait bien lui, puisqu’il est d’ailleurs, du ciel. De cet endroit où la mort, la haine, les hiérarchies et les dominations brutales n’ont aucune place.  Et tout à coup, encore une fois, face à la brulure intérieure que produit la conscience qu’il reste tant à faire et alors que l’amour semble si faible, si inapproprié dans cette lutte… La douceur d’une biche qui passe au loin sans bruit…

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