De l’esprit au salut

Ayant eu l’honneur de soutenir ma thèse de doctorat en novembre dernier à la Faculté Libre de Théologie Evangélique (FLTE) de Vaux-sur-Seine, je profite de cette occasion pour en livrer la teneur, en résumé.

Depuis le XVIe siècle, les anabaptistes sont en général connus pour leur critique du baptême des nourrissons, leur insistance sur la vie de disciple et leur compréhension d’une Église émancipée de la tutelle des pouvoirs civils et politiques. Les motifs anthropologiques et sotériologiques de leurs positions, par contre, ont été moins étudiés – du moins dans l’espace linguistique francophone. Ces derniers ne manquent pourtant pas d’intérêt. En effet, ceux que l’on appelle aujourd’hui les « radicaux », en adhérant d’une part aux grandes affirmations de Luther quant à la grâce et au salut – le sola gratia, le sola fide –, en maintenant de l’autre la défense d’un certain libre arbitre de l’homme, ont occupé une place singulière dans l’éventail des réformes du XVIe siècle.

L’objet de mon étude a porté sur l’articulation théologique qui leur a permis de maintenir ensemble ces deux vues, souvent jugées – jusqu’à aujourd’hui – contradictoires. Pour cela, je me suis penché sur les écrits des deux penseurs anabaptistes à qui l’on doit les élaborations les plus abouties sur le sujet, à savoir Balthasar Hubmaier (1480/85-1528) et Pilgram Marpeck (1495?-1556).

La thèse centrale de leur raisonnement est la pensée selon laquelle Dieu, pour sauver l’homme, utilise ce qu’il a lui-même insufflé de lui dans la nature humaine, lors de la création, et qui est devenu part de cette nature : à savoir l’esprit, comme souffle divin – un thème décliné, pour Hubmaier, à partir de la notion de l’image de Dieu ou Feuerlein (« petit feu »), et pour Marpeck, à partir de l’idée de la lumière ou grâce naturelle / originelle (Erbgnade). Cet esprit, en tant qu’étincelle divine en l’homme, détermine ses potentialités dans chacune des trois grandes périodes de l’histoire : avant la chute, après la chute et après le relèvement de la chute par Jésus-Christ.

L’analyse montre que ni Hubmaier ni Marpeck ne promeuvent une position selon laquelle l’homme pourrait, par une capacité naturelle qui viendrait de lui, esquisser le premier pas vers son salut. Cette capacité ou grâce naturelle existe, certes, et est part de la nature humaine, mais elle vient à la base de Dieu – puisqu’il s’agit en fait de l’esprit divin insufflé à l’homme lors de la création. La grâce dans cette optique n’est pas seulement une réalité extérieure à l’homme, mais une réalité aussi présente dans sa nature même, depuis la création. Elle détermine les possibilités humaines selon la phase de l’histoire dans laquelle on se trouve, des possibilités réelles et honorées par Dieu, même si elles demeurent limitées jusqu’au relèvement de la chute. Hubmaier et Marpeck souscrivent donc tous deux à une certaine forme de doctrine de la grâce commune, pour le premier par le biais de l’image de Dieu, pour le second par le biais de la lumière naturelle.

La nécessité d’une grâce spéciale demeure, comme en témoigne leur affirmation commune de la centralité de l’œuvre de Jésus-Christ. En Christ, ont été effacées les conséquences du péché originel qui empêchaient jusque-là l’homme d’accéder au salut. La venue sur terre de Jésus, sa mort, sa résurrection, son ascension, qu’a suivi l’envoi du Saint-Esprit, ont placé l’homme dans une situation nouvelle, caractérisée par la libération de ses capacités jusque-là emprisonnées. Sur cette base, une réponse devient possible, y compris pour le salut. L’homme qui le veut peut désormais répondre favorablement. Lorsqu’il le fait, il expérimente la nouvelle naissance, comprise comme transformation véritable de sa nature. Rendu capable de dominer sa chair par son esprit, il peut désormais garder les commandements divins et entrer dans une vie de disciple à la suite de Jésus-Christ. Il n’est toutefois pas question, ni pour Hubmaier ni pour Marpeck, de défendre l’idée d’un quelconque état de perfection qui serait atteignable déjà ici-bas. Diverses allusions dans les écrits des deux auteurs attestent qu’ils restent l’un et l’autre conscients de la tension qui subsiste dans ce domaine, une tension qui ne se résoudra que dans l’eschaton.

Ce qui compte, en résumé, dans leur perspective, c’est la double affirmation

– (i) d’une part, que tout est grâce, parce que tout vient Dieu : à la fois l’esprit insufflé à la création, et la grâce spéciale en Jésus-Christ (la Parole faite chair et son Esprit) ;

– (ii) et d’autre part, que l’homme reste responsable, car la grâce divine consiste finalement à renouveler en lui ses moyens ou sa capacité de répondre : après la chute, déjà, selon ce qu’il pouvait alors atteindre ; depuis le relèvement de la chute, surtout, par la libération des facultés présentes en lui depuis la création (qui étaient déjà grâce).

La grâce de Dieu, ainsi, précède et accompagne tout le processus du salut. Particulièrement, à chaque étape, elle rend possible et sollicite la réponse de l’homme.

Balthasar Hubmaier et Pilgram Marpeck n’ont évidemment pas élaboré leurs pensées respectives dans le vide. Celles-ci se sont inscrites dans les contextes qui furent les leurs, avec des arrière-plans, des polémiques et des débats différents. L’un et l’autre ont effectué un travail intellectuel propre, puisant à diverses sources sans cependant reprendre ces dernières de manière aveugle. Ils se rejoignent au final dans la défense de convictions fondamentales à leurs yeux pour soutenir l’essentiel : la constitution d’une Eglise visible, composée de croyants librement engagés, de manière responsable, dans une vie d’obéissance à Jésus-Christ.

Car parmi les raisons qui ont poussé nos deux auteurs à soutenir leurs positions, le souci a prédominé de pouvoir fonder, d’une part, une théologie baptismale volontariste et son corollaire d’une ecclésiologie de type confessant, et d’autre part, une éthique de la responsabilité humaine en vue d’une vie de disciple conséquente. Pour Hubmaier, il s’agissait en premier lieu de contrer une anthropologie et une sotériologie luthériennes qui, en insistant trop sur la dépravation humaine, en attribuant le tout à Dieu et rien à l’homme, n’était à ses yeux guère en mesure de fournir les bases théologiques nécessaires pour soutenir une véritable réforme de l’Eglise ; pour Marpeck, il s’agissait plutôt de rappeler le lien indéfectible entre les dimensions intérieure et extérieure de la nature humaine et du salut, la dimension extérieure (le « faire ») s’avérant évidemment essentielle pour promouvoir une éthique autant qu’une ecclésiologie.

Un des apports majeurs des deux anabaptistes est la mise en évidence de l’existence, dans l’éventail des réformes du XVIe siècle, d’une perspective entretenant un regard que je me suis permis de qualifier de plus « optimiste » sur la nature humaine… Une proposition qui doit bien entendu être précisée. En effet, s’agissant de la relativisation des effets du péché originel, de l’affirmation de la grâce comme part aussi de la nature humaine, de l’affirmation encore de la nouvelle naissance comme transformation réelle de cette nature, la raison de l’optimisme repose, pour Hubmaier et pour Marpeck, non sur de soi-disant qualités de la nature humaine mais sur ce que Dieu a donné et mis en l’homme : l’esprit, comme « premier morceau de grâce » en vue du salut. La venue de Christ, ensuite, inaugurant une nouvelle effusion du Saint-Esprit, est l’événement qui a permis la restauration des capacités humaines abimées, enténébrées, ouvrant ainsi la voie à une réponse possible de la part de l’homme, en vue de son salut. L’homme, ainsi, a été rendu capable de répondre, à nouveau, à l’offre du salut…

Denis Kennel, De l’esprit au salut. Une étude des concepts de l’image de Dieu et de la lumière naturelle chez Balthasar Hubmaier et Pilgram Marpeck, thèse de doctorat soutenue à la FLTE le 18 novembre 2015, en projet de publication.

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A propos Denis Kennel

Diplôme d'Etat de masseur-kinésithérapeute (physiothérapeute), Diplôme de l'Ecole Biblique Mennonite Européenne du Bienenberg, Maîtrise en théologie de la Faculté Libre de Théologie Evangélique (FLTE) de Vaux-sur-Seine, Master de recherche en théologie anabaptiste validé dans le cadre du programme d’Etudes Francophones de Théologie Anabaptiste (EFraTA) du CeFoR Bienenberg, Doctorat en théologie. Actuellement enseignant et directeur des études du département francophone du CeFoR Bienenberg. Domaines de compétence : Histoire et théologie anabaptistes, Théologie systématique et biblique, Exégèse Marié, père de 3 jeunes enfants

2 réflexions au sujet de « De l’esprit au salut »

  1. Merci Denis pour cet article. Ce sujet me questionne pas mal étant confronté au point de vue calviniste dans mes études à l’IBG.
    Je me pose une question par rapport à ce que tu as écris :
    « En Christ, ont été effacées les conséquences du péché originel qui empêchaient jusque-là l’homme d’accéder au salut. La venue sur terre de Jésus, sa mort, sa résurrection, son ascension, qu’a suivi l’envoi du Saint-Esprit, ont placé l’homme dans une situation nouvelle, caractérisée par la libération de ses capacités jusque-là emprisonnées. Sur cette base, une réponse devient possible, y compris pour le salut. L’homme qui le veut peut désormais répondre favorablement. »
    et :
    « La venue de Christ, ensuite, inaugurant une nouvelle effusion du Saint-Esprit, est l’événement qui a permis la restauration des capacités humaines abimées, enténébrées, ouvrant ainsi la voie à une réponse possible de la part de l’homme, en vue de son salut. »

    Je ne comprend pas ce qui à placé l’homme « dans une situation nouvelle, caractérisée par la libération de ses capacités jusque-là emprisonnées ». Ce n’est pas l’effusion du Saint-Esprit qui à eu lieu chez les croyants et non les autres. Donc qu’est-ce qui donné cette situation nouvelle pour les non-croyants ? J’ai du mal à faire le lien que tu sembles faire (si j’ai bien compris) entre l’effusion du Saint-Esprit et cette capacité restauré de choisir de suivre Christ.

  2. Si j’ai bien compris, la situation nouvelle est due à l’ouverture du chemin du retour à Dieu par Jésus et à la présence du Saint-Esprit qui donne à l’homme la possibilité de répondre favorablement à Dieu (cela suppose que l’Esprit agit dans l’homme avant son éventuelle conversion). C’est une nouvelle option, une nouvelle possibilité qui s’offre à lui, alors qu’auparavant ses « capacités humaines [étaient] abimées, enténébrées » et était donc « handicapé » pour revenir à Dieu…

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