Gelassenheit: tout laisser…

Jésus tempête 2Utiliser le mot Gelassenheit dans une conversation courante ferait savant. Une manière anabaptiste d’étaler sa culture germanique. Pour les plus érudits, ce terme fleure bon la mystique médiévale ou la philosophie heideggerienne.

Pourtant, la Gelassenheit est exactement le contraire de l’orgueil ou de la pédanterie. Ce mot allemand exprime la plus grande humilité, la capacité à abandonner son Ego entre les mains de Dieu.

Cette idée se trouve effectivement chez les philosophes mystiques de la fin du Moyen Age : Maître Eckhart, Jean Tauler, Henri Suso, et même Martin Luther. Abandon contemplatif de soi-même pour retrouver l’union avec Dieu, elle a aussi un sens plus dynamique – Gottesverlassenheit ou Gelassenheit in Gottes Wille – avec l’idée de s’en remettre entièrement à la volonté de Dieu.

Les premiers anabaptistes – dont certains sortaient des couvents ou des universités médiévales – ont repris ce terme pour exprimer l’orientation de leur existence. Ils avaient découvert que la grâce n’est pas un vain mot ; elle comble, elle bouleverse. L’amour en Dieu n’est pas extérieur à la vie présente. Il réclame un don total. Devenir disciple de Jésus exige de marcher à la suite de son Seigneur, dans une attitude de confiance et d’obéissance.

Gelassenheit est difficile à traduire en français. Certains ont essayé laissitude (sic!)… Les traductions habituelles de l’allemand – soumission, humilité, renonciation – restent imparfaites. On les complète avec leurs conséquences : calme, contentement, tranquillité d’esprit. Mais il leur manque un dynamisme existentiel. L’étymologie, qui renvoie au verbe lassen, est intéressante. Lassen, en allemand, peut signifier laisser, mais aussi faire. Tout laisser, pour faire la volonté du Seigneur et aussi pour le laisser faire toutes choses en nos vies, voilà ce qu’exprime la Gelassenheit. Cela nous ramène à la Bible.

La Gelassenheit rappelle l’abaissement du Fils de Dieu, venu pour faire, non pas sa propre volonté, mais la volonté de Celui qui l’a envoyé. (Jn 6,38) Elle se vit dans sa Passion : Père, que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se réalise. (Lc 22,42) Elle caractérise l’offrande de son existence : Ma vie, je la donne de moi-même. (Jn 10,18)

La Gelassenheit fonde la vie du disciple de Jésus : Si quelqu’un vient à moi sans me préférer… à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. (Lc 14,26) Elle fait entrer dans une attitude d’obéissance, d’humilité, de refus de la puissance et de la violence, d’abandon confiant en Dieu pour les besoins de chaque jour et dans la persécution. Le Sermon sur la Montagne (Mt 5-7) en représente une expression concrète. Elle se manifeste dans la réponse des premiers disciples à l’appel de Jésus : Laissant tout, ils le suivirent (Lc 5,11).

Tout laisser pour le Christ, voilà fondamentalement ce que signifie la Gelassenheit. Les amish[1] utilisent le mot uffgewwe dans leur allemand de Pennsylvanie – aufgeben en allemand, ou to give up en anglais : renoncer, céder, abandonner Tout abandonner, s’abandonner soi-même, pour le Christ et pour les frères et sœurs… Laisser derrière soi la confiance orgueilleuse dans les richesses, le pouvoir, dans ses projets, sa volonté propre, sa tendance à vouloir maîtriser l’avenir. S’abandonner en Dieu pour suivre le Christ, dans la vie comme dans la mort.

Laisser, s’abandonner, ces deux verbes expriment la substance de la Gelassenheit. Laisser son Moi ; s’abandonner entre les mains du Seigneur, accepter joyeusement la volonté de Dieu. Suivre le Christ dans sa kénose, dans son anéantissement : Il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur (Ph 2,7). Il va sans dire qu’elle situe le disciple de Jésus complètement à contre courant des sociétés humaines.

Vivre la Gelassenheit exige donc un combat spirituel, pour laisser dans sa vie toute la place au Christ. L’apôtre parlait de la mort du vieil homme (Rm 6,6). Mais ce combat présente l’immense avantage d’une victoire assurée, parce que le Christ est toujours vainqueur. C’est un combat dont l’issue est la paix et la joie, selon les promesses de Jésus (Jn 14,27 ; 15,11). « Si nous ne nous donnons pas totalement au Christ… nous ne trouverons jamais la totale liberté intérieure et la paix promises dans l’Evangile. » (J. Heinrich Arnold) Jésus ouvre un chemin dans lequel perdre sa vie, c’est la gagner (Mt 10,39).

Nous croyons qu’en l’homme Jésus a brillé en plénitude la lumière de Dieu. L’anabaptisme, dès ses débuts, a affirmé que la restauration en l’homme de l’image de Dieu appartient à la dynamique du salut. La Gelassenheit n’a d’autre but que de laisser en nous vivre le Christ. Les disciples de Jésus trouveront alors la paix avec lui, même dans la tempête. Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? (Mt 8,26), leur dit le Seigneur. Non pas comme un reproche, mais comme un chemin. Félix Mantz, l’un des premiers anabaptistes de Zurich, reprenait, sur le lieu de son exécution (1527), les paroles de son Maître, aboutissement ultime de la Gelassenheit : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum – En tes mains, Seigneur, je remets mon Esprit.

François Caudwell

[1]J’ai rédigé deux petites études, avec références bibliographiques, où je précise la notion de Gelassenheit chez les premiers anabaptistes et les amish : F. Caudwell, Suivre Jésus, un chemin de paix – Aspects de la spiritualité anabaptiste, Saarbrücken, Editions Croix du Salut, 2015. Particulièrement les pages 21-22, 37-41.

Voir surtout l’article Gelassenheit de Robert Friedmann, dans la Mennonite Encyclopedia. En ligne : http://gameo.org/index.php?title=Gelassenheit