Oui aux réfugiés chrétiens, non aux musulmans?

TURKEY-Syria-conflict-militaryDevant l’afflux de réfugiés de Syrie, d’Irak ou d’ailleurs, l’idée suivante fait son chemin : oui à l’accueil de réfugiés chrétiens, non à l’accueil de réfugiés musulmans. La Slovaquie a officiellement pris position en ce sens. Des maires de France et des politiciens suisses également. Ils évoquent les arguments suivants : les chrétiens sont plus menacés que d’autres au Moyen-Orient ; ils s’intègrent plus facilement chez nous ; c’est une manière d’être sûr qu’il ne s’agit pas de « terroristes déguisés » ; il faut limiter le nombre et l’influence des musulmans pour que nos pays restent chrétiens ou de tradition judéo-chrétienne.

Si l’on réfléchit en tant que chrétien, il me semble que ce discours se trompe profondément. Pour les raisons suivantes.

Raisons christologiques et éthiques

Celui que les chrétiens confessent comme Seigneur a été lui-même, avec ses parents, exilé loin de son pays de naissance et accueilli comme réfugié en Égypte. Il pose la compassion (Mt 5.7) comme un des fondements de son royaume. La parabole du Bon Samaritain fait d’un étranger, d’un hérétique, d’un homme méprisé, le modèle de cette compassion envers un blessé juif, alors même que les juifs passant par là n’étaient pas intervenus. Un peu comme si aujourd’hui Jésus disait aux chrétiens qu’ils n’ont pas secouru les chrétiens, mais que des musulmans le font. Du coup, comment peut-on refuser de secourir les musulmans aujourd’hui ?

De manière générale, si nous percevons les réfugiés musulmans comme des ennemis, l’enseignement de notre Maître devrait nous inciter à les aimer, à prier pour eux, à dépasser l’amour de réciprocité entre chrétiens pour l’étendre à un amour complet envers tous (Mt 5.43-48).

Une parole de l’apôtre Paul permet de résumer la position de l’Église primitive : « Pendant que nous en avons l’occasion, œuvrons pour le bien de tous, en particulier pour la maison de la foi. » (Ga 6.10). Agir pour le bien commence certes par les chrétiens (afin que ce qu’ils disent se vérifient entre eux d’abord et pour montrer la voie à suivre), mais sans exclusive : « pour le bien de tous ». Tous.

La doctrine de la création, qui fait de chaque être humain en vie un être en image de Dieu, sans distinction aucune (le récit décrit l’origine, avant l’existence d’une différence entre juifs et païens), exige de sauver et de traiter toute vie humaine de manière égale.

Raisons historiques et ecclésiologiques

Les protestants ont connu la persécution, la fuite, l’exil et le refuge dans divers lieux. Les anabaptistes et les mennonites devraient avoir cette réalité chevillée à leur ADN. Ils ont très souvent été accueillis comme réfugiés. Comment voudrions-nous être traités si nous devions fuir aujourd’hui ?

Refuser d’accueillir des réfugiés musulmans en invoquant l’argument de nos pays chrétiens, c’est lire la Bible comme si Jésus n’était pas venu : les chrétiens n’ont pas de territoire à garder, ils sont étrangers partout – ou n’importe où chez eux. L’Église internationale est leur « maison de foi » – pas un territoire. C’est l’erreur du constantinisme (fusion de l’Église et de l’État) dont on constate les restes ou les résurgences.

Ici et là-bas

On ne peut donc légitimer au nom de la foi chrétienne de refuser l’accueil de réfugiés musulmans. Leur présence peut être une difficulté ou une chance pour nos pays. Leur intégration est à travailler, par eux, par nous, par les autorités. Nos manières de les voir jouent sur nos manières d’être en relation et sur leur intégration. Chrétiens, notre accueil témoignera davantage du Christ que notre rejet.

Et il faut prendre en compte les causes et le contexte de cette crise de réfugiés irakiens et syriens. Le contexte : le régime syrien actuel provoque beaucoup plus de victimes que Daech (80 % par le régime syrien sur un an) ; les pays voisins accueillent beaucoup plus de réfugiés que nos pays (1 habitant sur 4 au Liban est un réfugié). Les causes : certains gouvernements musulmans du Moyen-Orient, de qui les gouvernements occidentaux s’entichent, sont les champions de la déstabilisation de la région, pour renforcer leurs intérêts propres ; l’invasion de l’Irak (basée sur un mensonge) en 2003 et sa gestion ont concouru au renforcement de l’islamisme radical.

Nos pays ont une responsabilité par rapport à la situation au Moyen-Orient. Ils devraient faire pression sur leurs riches alliés musulmans pour également accueillir des réfugiés. Chrétiens, même si protestants ou évangéliques, l’appel du pape François, adressé à chaque paroisse, d’accueillir des réfugiés (sans distinction) devrait résonner dans nos cœurs et dans nos Églises… Quitte à devoir partager nos richesses et réduire notre train de vie.

Ce contenu a été publié dans Bible, Paix et justice, Suivance du Christ et style de vie par Michel Sommer. Mettez-le en favori avec son permalien.

A propos Michel Sommer

Après des études commerciales et huit ans de travail dans les transports aériens, maîtrise en théologie à la Faculté autonome de théologie protestante à l'Université de Genève, maîtrise en Peace Studies au Anabaptist Mennonite Biblical Seminary, Elkhart, USA. Avant de rejoindre le CeFoR Bienenberg en 2003 comme animateur théologique, il a travaillé au Centre Mennonite de Bruxelles et a été pasteur de l'Eglise mennonite de Strasbourg. Depuis 1997, il est rédacteur du mensuel Christ Seul et « ancien » de l'Eglise mennonite d'Altkirch depuis 2007. Marié, père de trois enfants.

4 réflexions au sujet de « Oui aux réfugiés chrétiens, non aux musulmans? »

  1. Il est clair que l’auteur est dans une logique punitive à l’égard de l’Occident.

    Il écrit : « certains gouvernements musulmans du Moyen-Orient, de qui les gouvernements occidentaux s’entichent, sont les champions de la déstabilisation de la région, pour renforcer leurs intérêts propres ; l’invasion de l’Irak (basée sur un mensonge) en 2003 et sa gestion ont concouru au renforcement de l’islamisme radical. Nos pays ont une responsabilité par rapport à la situation au Moyen-Orient. »

    Ou dit autrement : « c’est à cause de l’Occident, l’Occident doit donc payer ! »

    Sauf que, dans ce qu’il désigne comme « l’Occident », il y a des gouvernements, des partis politiques, des organisations qui n’ont pas participé à la déstabilisation du monde arabe : ils ont même clairement et fermement refusé la guerre en Irak et en Lybie.

    On avertit les gens du danger, ils refusent d’écouter et partent en guerre. OK, mais c’est eux, et eux seuls, qui doivent porter les conséquences de leurs actes. Pas les visionnaires qui dès le départ ont vu le danger de la déstabilisation et de l’arrivée au pouvoir des islamistes.

    Ceux qui, aujourd’hui, sont les plus fermes, sont aussi ceux qui hier refusaient la guerre en Irak et en Lybie.

  2. « Si l’on réfléchit en tant que chrétien, il me semble que ce discours se trompe profondément. Pour les raisons suivantes…. » Merci Michel pour ton argumentaire qui me semble très chrétien (selon Christ).

  3. J’ai lu avec intérêt l’article. Et comme d’habitude, la plume qui l’a écrit le sait, il fait réagir. Tant mieux !

    Le texte est orienté. Et il a la hardiesse d’être aussi politique. Mais parce que je ne crois plus à la politique je n’aborderai pas cette matière.

    « Oui aux réfugiés chrétiens, non aux musulmans ? » Parbleu, quel titre !?! Si je réponds en faveur des chrétiens, risquerais-je d’être appelé « raciste », « facho », « réactionnaire », « frontiste (FN) », « pétainiste », etc., etc., etc., si je réponds oui aux musulmans, me ferais-je traiter de « gooOÔOoche », de « bobo », de « soixante-huitard », de « socialo », d’ « Allahïcité », de pro-Grand-Remplacement, etc., etc., etc. (Ah quand même, je vois qu’il y a une porosité entre le sujet et la politique : arrêtons là).
    Toutefois, à mon sens, le « Oui aux réfugiés chrétiens [ou migrants : le choix de l’auteur a été fait], non aux musulmans ? » est légitime tout comme le oui aux musulmans. Il est légitime de ne vouloir que des réfugiés chrétiens et les arguments avancés par les acteurs de ce discours ne sont pas si profondément erronés. Par ailleurs, les preuves avancées par l’auteur (et d’autres) en faveur des musulmans sont aussi légitimes. La clarté du bien-fondé de sa pensée parle mieux que tout ce que je pourrais en dire.

    Alors que dire ? Que choisir ? Qui accepter ? A la vérité, le choix m’indiffère mais non pas le malheur qui touche cette population disparate qui tape à notre porte. Chacun dans la Bible peut trouver de quoi argumenter son point de vue. Et je ne veux pas ferrailler intellectuellement (par ma petite lorgnette) sur le dos des textes sacrés. Ils ne nous sont pas parvenus jusqu’à nous à cette fin-là. La question que je pose est celle-ci : qu’aurait fait Jésus à ma place ? Que son Esprit me fasse discerner la volonté du Père !

    Néanmoins, toute posture face à ce sujet a sa légitimité et sa raison d’être. Nous qui nous disons chrétiens devons, me semble-t-il, l’accepter. Sinon où sont le respect et l’humilité que nous déployons devant toutes formes de choses et de vies ? Je ne suis pas là pour dire aux uns ce qu’ils sont et aux autres ce qu’ils devraient être.
    C’est juste mon avis-, aujourd’hui.

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