Création et violence

création et violenceLa plupart des religions ont des récits expliquant l’origine de la vie, de la terre, de l’homme. Ces récits cherchent à dire d’où nous venons et pourquoi nous vivons. Il en est de même avec la Bible. Au début, à la première page, nous trouvons le récit de la création.

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme, un vent de Dieu tournoyait sur les eaux. » Dieu dit : « Que la lumière soit » et la lumière fût. Dieu vit que la lumière était bonne…

Le peuple d’Israël vivait dans un contexte de pluralisme religieux. Ses voisins avaient leurs propres dieux, leurs propres récits d’origine. Dans la région de la Mésopotamie, circulait un récit très connu qui s’appelle d’après les premiers mots du texte original, « Enuma Elish ».

Comparaison de deux créations très différentes…

Au commencement, selon ce récit, il y avait deux dieux, Apsu et Tiamat, l’un mâle, l’autre femelle. Tiamat, femelle, représente aussi le chaos et la mer. De leur union naissent d’autres dieux. Par leurs ébats et leurs cris, les jeunes dieux trouble le repos d’Apsu. Apsu se fâche et veut anéantir les jeunes dieux. Ceux-ci découvrent le complot et tuent Apsu. Maintenant, Tiamat, la mère, veut venger son mari, et elle effraye les jeunes dieux. Heureusement, un jeune dieu courageux, Marduk, accepte de combattre Tiamat à condition qu’il soit proclamé dieu suprême, ce à quoi les dieux se hâtent de consentir. Tiamat est vaincue, « Marduk coupe son cadavre en deux « comme du poisson séché, une moitié devint la voûte céleste, l’autre moitié la terre. »[1]

Dans le récit biblique, le Dieu unique crée la terre et le ciel. La création se réalise par la parole. Dans le récit mésopotamien, la création se fait par la violence et le meurtre. La terre trouve son origine dans le cadavre d’une déesse qui représente d’ailleurs le chaos. Comme l’écrit René Girard : « Si on examine les grands récits d’origine et les mythes fondateurs, on s’aperçoit qu’ils proclament eux-mêmes le rôle fondamental et fondateur de la victime unique et de son meurtre unanime. »[2]

Ainsi, la violence et le meurtre font partie de l’ordre normal des choses, ils sont inscrits dans la réalité dès le début. Dans la Genèse, ni la violence, ni le meurtre, ne se trouvent dans l’acte de la création. C’est la parole qui agit. Le mal s’introduira par la suite, par le refus de l’homme d’obéir. Mais ce mal est lié à la responsabilité humaine, le bien le précède et a priorité, ontologiquement et chronologiquement. Le mal n’est ni l’origine ni le destin aveugle de l’histoire humaine.

Et l’origine de l’humanité diamétralement opposée…

Revenons aux origines de l’humanité dans l’Enuma Elish. Après la victoire de Marduk sur Tiamat (l’ordre sur le chaos), les dieux qui s’étaient mis du côté de Tiamat se trouvent en prison. Ea, dieu compagnon de Marduk, suggère qu’on sacrifie l’un des dieux au lieu de les tuer tous. Kingu, l’archidémon est désigné, on lui tranche les veines et de son sang est créée l’humanité. L’humanité naît donc du meurtre d’un démon, constituée d’une matière démoniaque. L’homme est condamné par sa propre genèse, c’est-à-dire la violence.

Dans le récit biblique, l’apparition de l’humanité est le couronnement de la création. L’être humain, homme et femme, est créé, par la parole, à l’image de Dieu. Pas de violence, pas de matière démoniaque. Cette création est déclarée « bonne ».

Pour Marduk, l’homme est là pour servir les dieux : « Je vais établir un sauvage, l’homme sera son nom. En vérité, l’homme-sauvage je créerai. Il sera chargé du service des dieux pour qu’ils soient à l’aise ».

Ce n’est pas une conception très élevée du monde. L’humanité est créée du sang d’un démon pour servir les dieux. La violence, c’est notre origine. Le mal nous précède, il fait partie intégrante de l’ordre des choses, nous sommes nés de lui, et nous continuerons dans ce même chemin.

Pour conclure…

Nous avons ici l’expression d’une idéologie très ancienne et très répandue : la raison du plus fort. Très souvent, le religieux a servi comme justification de l’ordre politique. Ce qui se passe sur la terre reflète la réalité divine, le roi trouve sa légitimité dans le monde des dieux. Ceux qui dirigent ont l’approbation des dieux, et donc ils ont raison. Le religieux fonctionne pour assurer la cohésion sociale d’un groupe donné et pour justifier la violence exercée à l’extérieur vers les ennemis. « Les religions traditionnelles considèrent la guerre comme faisant partie de la nature humaine ; de ce fait, elle est indéracinable. » [3]

Nous voyons dans le récit biblique une critique très forte de cette idéologie. Ni le monde ni l’homme n’ont leur origine dans la violence ou le meurtre. Le bien précède le mal, c’est la parole qui doit être le moteur de l’histoire plutôt que la violence. Pour bien faire il faudrait étudier la façon dont cette critique s’exerce tout au long de l’Ancien Testament, surtout par le rôle joué par la loi et l’alliance et aussi par la fonction de la parole des prophètes, qui s’adresse sans cesse à un pouvoir politique qui voudrait mettre le religieux à son service pour dominer et pour opprimer. Notons simplement pour l’instant que l’idéologie mésopotamienne critiquée par la Bible n’a rien de dépassé. Ni la critique de l’Evangile à son égard.

[1]    Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Payot, 1987, p. 82

[2]    René Girard, Je vois Satan tomber comme l’éclair, Grasset, 1999, p. 33.

[3]    Georges Minois, L‘Église et la guerre, De la Bible à l’ère atomique, Fayard, 1994, 25.

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