Le fauteuil vide

Soeur-CristinaLa pochette du nouveau CD de Sœur Cristina, la religieuse gagnante de l’émission italienne « The Voice » a retenu mon attention. Elle y pose à côté d’un gros fauteuil vide. Quand on l’interroge à ce sujet, voici ce qu’elle explique : « C’est pour laisser la place à quelqu’un de plus important que moi… et aussi pour montrer que chacun peut être accueilli à un moment de sa vie. » Alors que le principe même de l’émission est de devenir « THE Voice » (LA voix), l’attitude de sœur Cristina dénote. Elle rappelle qu’elle n’est que la servante de celui qui mérite le grand fauteuil. Par grâce, elle peut se tenir à côté.

Le fauteuil du Maître laissé libre est disponible pour accueillir ceux qui se savent « pauvres », pour ceux qui en ont besoin. Jésus n’a eu de cesse d’accueillir et d’insuffler l’espérance à ceux qui croisaient sa route. Il a quitté le grand fauteuil pour accueillir et se mettre au service de ceux qui en avaient besoin (Ph 2.6-11). à sa suite, les chrétiens sont appelés à recevoir son Esprit et à pratiquer l’hospitalité envers tous. La puissance du royaume des cieux se manifeste lorsqu’à la suite de leur Maître, les chrétiens se préoccupent de l’accueil et du service des étrangers, des démunis, des malades et des pauvres, des affligés et des personnes en deuil. Ils proclament ainsi la justice de Dieu.

Quelle magnifique image d’un accueil à double sens : l’accueil de Dieu et l’accueil des autres qui se trouvent au cœur de l’évangile! Les recommandations de l’apôtre Paul trouvent là une résonance tout particulière : « Accueillez-vous les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu » (Rm 15.7). Quand nous réalisons que le Christ nous a accueillis « jusqu’au bout », cela nous questionne au sujet de nos relations les uns avec les autres : où sommes-nous assis ? Dans le fauteuil confortable en maître de notre vie ou à côté ? Si nous sommes assis à côté du fauteuil vide, qui le remplit en attendant ? Lorsque nous nous accueillons les uns les autres comme le Christ nous a accueillis, Dieu est glorifié et le royaume des cieux se rapproche.

Ce que Jésus disait – en un tweet

twitter-bird-pic-2Si vous deviez résumer en un tweet la prédication de Jésus, que diriez-vous ? Qu’est-ce qui était au au cœur du message qu’il proclamait ? C’est une question importante, pour bien situer l’action de Jésus, pour ne pas se focaliser sur d’autres choses que lui, pour ne pas placer d’autres priorités que les siennes – si l’on est chrétien.

La réponse se trouve par exemple au début de l’évangile de Marc (1.15) (et de Matthieu et de Luc) : « Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée ; il proclamait la bonne nouvelle de Dieu et disait : Le temps est accompli et le règne de Dieu s’est approché. Changez radicalement et croyez à la bonne nouvelle. »

Comme un tweet, le message en bref de Jésus était : « Le Royaume de Dieu est là ! » Qu’est-ce à dire ? D’abord, règne ou royaume, c’est presque pareil. Ensuite, c’est une manière d’exprimer que Dieu « débarque » pour régner sur son peuple. Même si une partie d’Israël était revenu d’exil à Babylone, les contemporains de Jésus ne pensaient pas que Dieu régnait sur Israël. Le pays était d’une certaine manière sous domination romaine. Des païens ou un roi peu recommandable faisaient leur loi. Le temple et sa caste de prêtres n’étaient guère en meilleure forme, raison pour laquelle les Esséniens s’étaient retirés au désert pour créer une communauté purifiée. Les pharisiens estimaient que le peuple était loin d’appliquer la Loi de Moïse.

Jésus annonce donc : Dieu vient régner, il revient parmi son peuple. Comme son roi. Et lorsque Jésus dit cela, et qu’il agit comme il fait, il laisse entendre qu’il joue un rôle-clé dans ce retour de Dieu comme roi. Il va accomplir la Loi dans son plein sens, il va commencer à faire régner un ordre différent : pour cela, il appelle 12 disciples, symbole d’un Israël en voie de transformation. Il devra s’employer à leur faire comprendre tout ce qu’entraîne ce Royaume (par exemple dans le Sermon sur la montagne, Mt 5-7).

Le Royaume de Dieu, c’est un ordre nouveau, c’est un monde nouveau. Cela désigne la même chose que la « vie éternelle » dans l’évangile de Jean ou que « shalom » ailleurs dans la Bible. Le mot « basileia » (royaume, règne) a la particularité d’être un terme politique qui décrit un espace, un domaine, une organisation sociale et politique.

Le Royaume de Dieu n’est pas donc uniquement quelque chose à venir. La vie éternelle n’est pas que la vie après la mort. Dans les deux cas, c’est le monde nouveau, dès maintenant (et plus tard), là où Jésus règne comme un roi, un roi très spécial… Ne repoussons pas le Royaume de Dieu aux calendes grecques ! Il a commencé avec Jésus, et il continue partout où des hommes et des femmes changent radicalement à son appel et se mettent à vivre selon les valeurs de ce Royaume « à l’envers ».

Une autre confusion possible provient de l’expression « royaume des cieux ». On pourrait en effet penser que le Royaume se situe dans le ciel, dans un autre monde, dans l’invisible. L’expression « royaume des cieux », propre à l’évangéliste Matthieu, est simplement une manière juive de ne pas nommer « Dieu », par respect. Mais pour Matthieu aussi, le royaume des cieux s’est approché (Mt 4.23). Et quand Jésus apprend à ses disciples à prier, il incite à demander au Père : « Que ton règne, que ton royaume, vienne sur la terre, comme il l’est déjà au ciel. » (Mt 6.10)

Le Royaume de Dieu est un concept-clé pour bien comprendre ce que voulait Jésus : Dieu intervient en Jésus ; un monde nouveau commence avec Jésus (pas juste un « trip » ou un salut « perso ») ; le remède au mal est apporté ; une politique nouvelle commence, dont la communauté des disciples est le signe : comme le royaume est « politique », l’Église est « politique ». « Politique » au sens d’une manière de vivre-ensemble, une politique où la paix et la justice s’embrassent, où la vérité et l’amour sont en harmonie, et où les ennemis se réconcilient. Pas au sens d’une contrainte ou de jeux de pouvoir.

Ce Royaume est déjà là en partie, et pas encore là en totalité. C’est pourquoi nous prions notre Père : « Que ton règne vienne ! » C’est pourquoi aussi nous « cherchons d’abord le Royaume de Dieu et sa justice » (Mt 6.33).